Article Calvin Augineau sous titré Rabies Theologica, en latin « la rage théologique », publié dans Le Semeur, n°0, 1963.
« Aimez-vous les uns les autres. » Cette formule fonde la chrétienté. Et la société déchristianisée s’en satisfait encore. Les mots « égoïsme » ou « individualisme » condamnent sans appel, quelle que soit l’idéo-logie de ceux qui en font usage. Il est quand même bizarre de conti-nuer à faire référence au juif Jésus pour une morale du dialogue, du service et de la communauté, qui convient si bien à l’état moderne et aux structures bourgeoises, libérales et communistes. Il ne s’agit pas d’un message de crucifié, mais du mythe qui soude une société. Je crois qu’il n’est pas d’amour, pas de parole sans violence, et partout je constate que c’est au nom du dialogue, de la charité que l’on évacue la violence. Le comble du respect de l’autre étant sans doute la tentative (avant tout chrétienne) d’évacuer le désir, la jouissance, de la rencontre sexuelle. Le christianisme joue un vilain rôle dans l’édification de notre civilisation de l’identité et de la raison ; les chrétiens justifient par avance, grâce à leur morale, toutes les conquêtes politiques de la police universelle.
Le dialogue
Les valeurs de tolérance, de respect, d’écoute sont pour faciliter les échanges d’idées. Le dialogue est une opération commerciale, où l’on accroit ses connaissances. Parler, aujourd’hui, c’est discuter, enseigner, apprendre. On parle des choses, des gens — on ne parle jamais de soi. On se transmet un savoir, sans jamais risquer de perdre ou de gagner plus qu’une idéologie, une vision du monde. Je pense bien sûr aux discussions fédératives (quand le sujet est épuisé, on parle de ceux qui ne sont pas là : à peu de frais et à la troisième personne on fait la cure d’âme des copains) mais aussi aux débats à la mode : échange d’idéologies entre chrétiens et communistes, protestants et catholiques, étudiants et ouvriers. Peut-on même prétendre que des idées y ont été échangées ? Rarement la barrière est franchie. Quel chrétien s’est converti à l’athéisme à la suite d’un dialogue de ce genre. Les rares conversions que je connaisse ont plutôt été le fruit de la lassitude, du dégoût né dans la solitude.
La violence qui devait accompagner le choc a cédé la place à la recherche d’un terrain d’entente. De même qu’un échange commercial suppose un système monétaire commun, il faut pour parler que l’un et l’autre fasse abstraction de tout ce qui serait irréductible à un dialogue fructueux (de tout ce qui fait leur altérité). On se soucie moins d’affronter deux langages, deux êtres, de risquer de perdre ses mots, son identité, que d’imaginer qui est l’autre. Le dialogue est donc fictif, déjà joué : on lance un pont, on invente pour l’occasion un langage artificiel qui ménagera les susceptibilités. Qui n’a goûté de ces rencontres « œcuméniques » avec leur vocabulaire douçâtre et leurs paroles feutrées : les catholiques citent Culmann et Ricœur, les protestants taisent la mariologie et les couvents.
Vivre ainsi en caméléon de la rencontre suppose qu’il existe quelque part un discours unique, total, une vérité qui fera taire toutes les différences passagères. La vie alors n’est pas affirmation de soi, reconnaissance de l’autre, mais découverte de la synthèse totalitaire devant laquelle il faut se taire. Pour l’Église comme pour l’État, il faudrait parvenir à la parole unique, confession d’un Credo qui dispenserait de toutes les paroles anarchistes, hérétiques de l’homme seul.
Au fond nous ne demandons pas mieux, car la solitude nous est insupportable. Nous aspirons à la transparence, à la disparition de tout ce qui est obscur chez l’autre. Nous ne risquerions plus de rencontrer ces regards criminels qui dénoncent notre solitude, qui nous rejettent. Et dans l’attente de la Communion apaisée, nous nous précipitons dans le Divertissement : nous parlons devant les autres, quêtant leur approbation ; nous cherchons à convaincre, ou à nous laisser convaincre afin que disparaisse un peu de l’opacité fondamentale qui nous sépare.
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Peut-être n’existe-t-il pas de dialogue véritable, mais nous savons bien que ce jeu, cette conquête de la ressemblance, n’est qu’une évasion. Si l’on pouvait rencontrer l’autre, ce serait en acceptant sa différence. Non pas en la nommant, en prenant connaissance des qualités qui le font autre — car ce serait encore réduire l’irréductible, muer l’autre en identique — mais dans la violence. Il n’y a de rencontre qu’au bout du crime, du viol, et aussi du suicide. Et nous en faisons toujours l’économie, en substituant à l’affrontement du néant qui réside en lui et en moi, la connaissance de l’autre comme objet. Le dialogue aujourd’hui a pour forme la psychologie. Le sujet qui connaît, l’objet qui est connu sont l’un et l’autre dans l’universel de la science. Ils échappent ainsi à la violence. Mais c’est que la violence est autrement située. La violence est ce qui permet de regarder l’autre comme un objet : elle est dans l’exclusion de tout ce qui ne peut être reconnu. Ceux qui restent malgré tout différents, ceux dont on ne peut prévoir le comportement, avec qui on ne peut parler selon les règles tacites du dialogue, sont rejetés. Le dialogue n’est possible qu’entre gens normaux. Nous ne parlons qu’après avoir imposé le silence aux indésirables : une fois les fous à l’asile, les malades à l’hôpital, les juifs dans leur ghetto, les intellectuels dans leurs revues, les enfants à l’école, les vieillards dans les maisons de retraite, les nègres dans leur brousse, il devient possible de parler entre gens sérieux et épris de dialogue. Nous ne parlerons qu’avec les femmes qui nous imiteront, qu’avec les ouvriers qui voudront bien acquérir une culture convenable – qui auront conscience de la lutte des classes. Nous avons les mains propres et les cerveaux conditionnés : c’est la police qui se charge de toute la violence du monde.
Le service
Il ne suffit pas de parler, dit-on, il faut agir. Il faut faire du bien. Mais quel est l’homme qui acceptera sans humiliation qu’on le prenne en pitié, qu’on vienne à son secours ? Qui supportera qu’on le transforme en « prochain » ? qu’on fasse de lui l’objet de sollicitudes, le support des velléités altruistes d’un frénétique qui trouve son bonheur dans l’activisme, d’un déséquilibré1 qui reporte sur les autres l’affection paternelle dont il fut sevré ? Celui qui se précipite ainsi sur l’humanité souffrante ne fait qu’oublier son propre malheur, sa petitesse, sa pauvreté. Il vit de proies qui n’exigent rien de lui, et néglige ceux qui pourraient être des interlocuteurs, sa femme et ses enfants. Il va chercher son salut dans le regard reconnaissant de ses obligés. Il joue une comédie qui lui donne un statut social, lui conquiert l’estime dont il est friand. Et sans doute il vit dans la terreur du regard véritable, du refus qui dénoncerait derrière le masque du serviteur, le pauvre homme. Le métier de pasteur me paraît exemplaire : on se fait professionnel de la rencontre, serviteur à gages, par goût de l’autorité ; on sacrifie même son confort matériel (et celui de sa famille) pour vivre par procuration. Le pasteur aura les mêmes joies que les lecteurs de fait divers ou que les concierges2, en ne risquant pas le discrédit qui frappe généralement ces anthropophages. Il ne rencontrera jamais que des êtres adonnés au monologue, donc inoffensifs. Aller chez le pasteur c’est raconter, sans risque, sa vie à un spécialiste muet qui saura consoler. Ce n’est jamais risquer un refus, ou une sollicitation. Le pasteur ne demande jamais rien. Il est en parfaite santé. Dans Nazarin Bunuel l’avait montré le plus grand saint est capable de tout donner (ce qui est parfois catastrophique) mais incapable de recevoir. Qu’on s’étonne ensuite que la clientèle des pasteurs soit surtout de clochards schizophrènes et de vieilles filles… Je n’ose pas analyser le lien entre célibat et apostolat.
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Faire le bien ; comme si le bien existait, le même pour tous, que l’on pourrait distribuer à n’importe quel prochain interchangeable. En fait ce bien existe, non pas le mien ou celui de l’autre, mais celui de la société. La notion de service est un piège : elle permet de rendre le travail acceptable. Il faut servir, disent les chrétiens, parce que Dieu nous a servi le premier. Il faut travailler, disent les technocrates, parce que la société vous a tout donné, et qu’il vous faut mériter les policiers qui vous protègent, la télé qui vous divertit, la viande attendrie qui vous nourrit, les professeurs qui instruisent vos enfants. Le christianisme n’a fait que montrer la voie à l’état moderne : inventer un mythe qui rende acceptables les pires aliénations. Si je travaille, pourtant, je ne m’épanouis pas, je ne fais que l’indispensable pour survivre. Le travail est un destin — qu’il est possible de contester par la révolution — et non une liberté. Le service du prochain n’est pas la conquête du Royaume : c’est son intégration et la mienne dans une économie oppressive. Pour servir, il faut soi-même être parfaitement normal, ne rien contester. L’E.R.F. ne demande-t-elle pas à ses pasteurs des garanties de santé psychologique, et plus obscurément ne fait-elle pas pression pour qu’ils soient bons citoyens, bons maris, intellectuels convenables ? Et le service du prochain n’est que la tentative de normaliser ses relations avec la société, de rendre son comportement inoffensif. Il est significatif que les professions mythiquement les plus respectables soient celles qui ressemblent le plus à la police. Les diverses formes d’apostolat que l’on propose aux jeunes, désireux de se dévouer, sont toutes des professions qui ont pour fonction la récupération des égarés. D’abord la psychologie qui fait le tri des normaux — ceux qui non seulement sont inoffensifs, mais encore capables de participer à l’édification de la grande machine — et des anormaux — les récupérables que l’on soigne, les irrécupérables que l’on enferme ; la médecine avec son grand mythe des « hommes en blanc » joue le même rôle, elle condamne à survivre, elle remet en état de travailler le cheptel humain de l’État ; l’enseignement enfin qui fabrique des adultes selon le modèle nécessaire. Et quand on veut glorifier l’armée, ou les ingénieurs, on les présente comme des bâtisseurs d’hôpitaux ou d’écoles. On n’a plus besoin de prisons.
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Il est fâcheux que le christianisme se soit mis ainsi à la remorque de la pensée grecque, et que « servir le prochain » réponde si bien à la définition d’Aristote « l’homme est un animal politique » (L’homme qui ne sert pas l’État est un animal). Pourtant il y a peut-être une autre manière d’aimer qui ne tombe pas dans le piège de l’engagement. Ce que je demande aux autres, ce n’est pas qu’ils travaillent pour moi. Ce dont j’ai besoin se cache peut-être dans le mot amour, c’est ce qui m’advient si l’on me parle. J’ai besoin d’éprouver l’irréductibilité de l’autre. J’ai besoin de faire l’expérience de ma mort par sa présence3. C’est de cela que l’on me prive quand on est pour moi un pasteur, un père, un médecin, un professeur. Ce qui pourrait correspondre à la notion de service, c’est sans doute que je vive vis-à-vis des autres sans les priver de leur vie par le respect, le désir de faire le bien et la compassion — en étant méchant.
La communauté
L’amour véritable ne réside-t-il pas alors dans la vie communautaire ? Là encore la violence est exclue : la vie commune est aménagée pour éviter la mort. Il s’agit de survivre et non de risquer l’aventure de la vie. Il faudrait considérer avec beaucoup de méfiance et d’esprit critique toutes les formes communautaires. Comme le travail elles sont sans doute indispensables à la perpétuation de l’espèce, mais elles ont pris une valeur mythique : parce que l’on partage le même langage, le même style de vie, le même toit ou le même nom, on en arrive à croire (ou à faire croire) que l’on s’est sauvé de la solitude. Au contraire on n’a fait que se séparer des autres sans rencontrer ceux avec qui on a vie commune. L’important dans la rencontre c’est la différence. La communauté ne fait que souligner quelques caractères de similitude. Les vieilles lois humaines qui condamnent l’inceste ou l’homosexualité allaient contre la tentation de s’assembler à ce qui ressemblait. Les vieilles religions ont parlé de la rencontre comme d’une transgression : c’était comme le suicide des êtres qui se rencontraient. L’accent était mis sur le caractère exceptionnel de l’événement, sur la gravité de ce qui ne pourrait pas se reproduire. Aujourd’hui nous faisons tout pour atténuer la violence de la rencontre. Nous insistons sur la communauté, parce que nous sommes un monde de vieillards, et que notre morale est toute d’avarice. Jamais nous ne prenons le risque de tout perdre, nous supputons, nous organisons. Nous vivons l’amour sur le mode du projet, de la planification.
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Ce n’est pas par hasard que le christianisme a sacralisé le mariage4. C’est la cellule de base. la forme première de la communauté. L’accent est mis dans la morale sexuelle sur le couple constitué plutôt que sur la rencontre. Certainement il est plus difficile de rencontrer quelqu’un que l’on ne connaît pas, de parler à quelqu’un qui use d’un autre langage5, mais l’essentiel demeure l’impossible rencontre. Or nous passons notre temps à tenter de connaître l’autre, à créer des ressemblances entre les membres du couple. Pourtant chaque goût partagé, chaque trait de caractère reconnu et accepté, n’est qu’un obstacle à la rencontre. Car la certitude que l’autre est semblable, fait manquer sa vérité propre. Si l’on met l’accent sur les ressemblances, sur l’unité du couple c’est peut-être parce que l’essentiel n’est pas l’affrontement violent de deux sexualités, mais la vie commune, ou plutôt l’œuvre commune (élevage des enfants, métier, politique, service des autres). La sinistre formule de Saint-Exupéry devient vraie pour l’amour aujourd’hui : on préfère regarder ensemble dans la même direction, plutôt que regarder l’un vers l’autre. C’est trop difficile de toujours tout recommencer : grâce au mariage l’érotisme est un acte privé, et la violence n’y a pas trop de part. Le sadisme, la cruauté sont désormais cachés dans le lit conjugal. Les risques de la rencontre sont réduits et l’on peut s’adonner sans crainte à l’amour du prochain, au bout duquel le Royaume de Dieu est à prendre.
Quel est le rapport de tout cela avec Jésus-Christ ?
Calvin AUGINEAU.
Notes
- Bien entendu ce paragraphe est d’une mauvaise foi parfaite. J’exècre la psychologie, qui est le type le plus insidieux de la parole qui dit sur l’autre la vérité sans lui laisser une chance de répondre. Jadis la théologie jouait ce rôle, mais aujourd’hui c’est le langage médical qui a pris sa place de monologue condamnant sans appel. Je parle des pasteurs en psychologue simplement pour m’amuser à écraser un langage totalitaire sous un langage encore plus totalitaire. Les lecteurs théologiens ne croiront pas un mot de cette attaque vulgaire et malhonnête. J’espère que les autres les imiteront. ↩︎
- J’emploie ce mot dans son sens polémique habituel. Il ne s’agit pas d’attaquer ceux et celles qui font profession de garder les immeubles. C’est au corps pastoral que j’en veux. Dans un prochain article peut-être j’aborderai cette question des concierges. ↩︎
- S’il se trouvait une lectrice (très différente) de bonne volonté, qu’elle écrive au Comité de Rédaction. L’anonymat de notre ami Calvin serait levé pour elle. (N.D.C.R.). ↩︎
- « La querelle du mariage et de l’union libre, aime dire Hérouard, est un faux problème. Ce qu’il faut contester c’est la notion de couple. » Hérouard est marié, mais je crois quand même qu’il dit vrai. Cela ne vaut pas la peine de critiquer le mariage si l’on doit vivre la monogamie quand même. ↩︎
- Le paradoxe de la morale chrétienne (bourgeoise ?) c’est qu’elle affirme d’un côté la possibilité de rencontrer n’importe qui n’importe quand — alors qu’on peut se demander si l’on peut parler avec quelqu’un sans avoir longtemps vécu avec lui — et de l’autre la fidélité monogame comme seule possibilité de vie sexuelle. Il semble que la rencontre sexuelle comme typologie de toute rencontre soit étrangère à cette morale. On devrait pourtant se servir de descriptions de la rencontre sexuelle pour dénoncer la vanité des autres rencontres. Sans dire pourtant que la sexualité est la vérité de la rencontre. On sait bien les mensonges de l’érotisme. ↩︎
Post-scriptum de la Rédaction : Moi j’ai trouvé le rapport si tu avais lu mon avant-propos tu te douterais que le Fils de Joseph n’est pas l’homme douçâtre, rose bonbon, blondinet à la barbe d’étudiant en théologie non-violent, de nos cultes, mais un méchant, un fou ; il refusait d’expliquer à ceux qui n’avaient pas compris, il n’a choisi les douze que pour qu’ils le trahissent, il voulait qu’on abandonne sa famille (Matt. 10/37), il refusait le travail (Marthe et Marie, le lys des champs), il prônait comme salut le bavardage : « c’est d’après tes paroles que tu seras justifié (Matt. 12/37), il refusait que l’on convertisse l’autre (Matt. 23/15), et il maudit tous nos pasteurs dont (sauf toi) on dit tant de bien : Malheur à vous quand tout le monde dira du bien de vous (Luc 6/26).
Quel rapport à tout cela avec Jésus-Christ ? demandes-tu. Mais quel Jésus-Christ ? Le Père Augustin disait en son temps : « Nous ne sommes pas… devenus chrétiens mais Christ » (MPL 35, 1568 et 1622 Commentaire de Jean).
Dis, Augineau productif, si je t’ai bien compris il ne faut surtout pas justifier ton article. Pourtant: « Le théologien refuse fondamentalement à se prendre au sérieux » (Réforme, nº 971. Jean Bosc). « Heureux ceux qui mettent en pratique la parole de saint Jean Bosc, ils seront persécutés mais apporteront le salut des copains à toute la terre. »
Jehan BELEROS.
