Article publié dans Le Semeur, septembre 1918, n°10, pages 880 à 886. Robert Jalaguier est né le 18 janvier 1894 à Paris 8ᵉ et mort le 12 avril 1918 à Hangard, Somme, à 23 ans. Son nom est inscrit sur le monument aux morts du temple protestant de l’Oratoire du Louvre, à Paris.
Deuils d’amis

Nous n’avons pas à dire ici ce qu’est pour notre Fédération des étudiants chrétiens, et en particulier pour nos étudiants en médecine, le docteur Charles Monod. Il a été cruellement frappé par la mort de son petit-fils, Robert Jalaguier, tué à l’âge de 23 ans. Nous sommes reconnaissants à M. l’aumônier Elie Gounelle d’avoir bien voulu nous communiquer la lettre qu’il a écrite au docteur Charles Monod pour lui annoncer la triste nouvelle. En reproduisant ici cette lettre, nous ferons bien sentir la gravité de ce nouveau deuil, qui vient encore appauvrir nos réserves de forces morales :
« Père éprouvé, je m’adresse avec larmes au grand-père de Robert Jalaguier pour lui annoncer la mort héroïque, sur le champ de bataille, à Hangard, et pour le prier de communiquer ces lignes, quand et comment il le jugera bon, avec tous les ménagements nécessaires, à la noble mère, vers laquelle vont surtout, depuis que je sais, toutes mes pensées et mes prières.
C’est le 12 avril, vers 7 heures du matin, après deux heures de combat intense où Robert Jalaguier a déployé une énergie admirable, qu’il a été atteint par une balle. Trois jours j’ai espéré qu’il n’était que blessé et disparu, et je me suis efforcé tout ce temps de faire enquête sur enquête et même d’aller le plus près possible de l’endroit où il était tombé pour savoir ou pour voir…
Dès le 13 au soir, j’ai pu recueillir le témoignage de deux sergents de sa compagnie : Beauclair et Lemoine (ce dernier est le témoin le plus précis) et voici à peu près textuellement ce qu’ils m’ont appris : « Les Allemands ont déclenché l’attaque au petit jour, le 12 avril, entre 5 et 6 heures. La première compagnie de mitrailleuses avait pour mission de « flanquer » le cimetière et se trouvait en lignes à gauche de ce cimetière. Notre aspirant a « beaucoup travaillé », combattant à la tête de sa section pendant 2 heures au moins, puis il a fallu sous la pression de l’ennemi, se replier doucement. Comme « on n’avait plus de cartouches, il a été « seul sous le feu des Allemands », chercher des munitions qui étaient restées en avant. Par deux fois il a rapporté des brassées de bandes. Après avoir fourni cet effort, il est tombé épuisé… On lui a conseillé de se reposer, mais il a voulu repartir… Ensuite on a signalé que les Allemands contournaient le village par le côté droit pour l’envahir, alors il s’est porté en avant pour étudier la situation et y parer ; en a arrivant sur la route, il est tombé frappé d’une balle. J’étais à 30 mètres environ. » Lemoine qui m’a fait ce récit, pressé par mes questions, a dit qu’il n’avait pu ni porter secours, ni en savoir plus long, car on était en pleine action, les Allemands envahissant le village et la section étant obligée de lutter en se repliant. Le village fut effectivement occupé par l’ennemi jusque vers 7 heures du soir. Presque tout le Iᵉʳ bataillon du …ᵉ régiment fut fait prisonnier (le commandant Delache, le capitaine Durand-Gasselin, l’aide-major Gadel). Une heureuse contre-attaque menée par notre …ᵉ régiment surtout, nous a rendu le village, mais trop tard pour dégager nos prisonniers qui furent emmenés dans les lignes allemandes. Ces derniers jours, le terrain fut tellement battu et disputé qu’il fut impossible, malgré mes efforts, de savoir avec quelques précisions ce qu’était devenu notre jeune ami et, jusqu’à preuve du contraire, je le considérais comme « disparu », avec quelque espoir qu’il n’était que blessé et peut-être emmené par les Allemands avec nos amis Durand-Gasselin et Gadel. Je vous épargne le récit de mes démarches pour résoudre l’angoissant problème, pour préciser le point où Robert était tombé, pour le signaler aux autorités militaires, pour aller moi-même le plus près possible de H., sous un bombardement, afin d’obtenir des précisions et de fournir les indications que je possédais… Que n’aurais-je pas fait pour Jalaguier que j’aimais comme un fils ! C’est seulement hier, i6 avril, vers 4 heures du matin, que, poursuivant mon enquête, j’ai recueilli le témoignage certain de soldats revenant du village de H. et qui avaient vu le corps inanimé de notre jeune ami. L’un d’eux surtout, un protestant pieux, du nom de Payan, m’a dit : « J’ai vu sa Bible qui a attiré mon attention, je me rappelle très bien son nom et c’est bien l’aspirant Jalagier du …ᵉ que j’ai vu à l’endroit indiqué. » Bref, j’ai obtenu des précisions qui ne nous laissent plus de doute… Le lieu où Robert se trouve est encore tellement battu par l’ennemi que la relève des cadavres n’y est pas encore autorisée. Notre division, décimée après l’admirable et héroïque défense qui a arrêté l’ennemi devant la route d’Amiens, vient d’être relevée et j’ai dû la suivre à l’arrière. En aucune façon d’ailleurs, dans les lignes, je n’aurais pu organiser des obsèques ; mais avant de quitter le secteur, hier, j’ai obtenu, appuyé très obligeamment par M. le médecin principal Pascal, que le service des brancardiers qui nous remplacent fera tout ce qui est « humainement possible », pour relever et ensevelir le corps le plus tôt et le mieux qu’on pourra. M. le médecin-chef du G. B. D. Spire me l’a formellement promis et doit m’aviser de ce qui aura pu être fait.
J’ai également tenu à communiquer au Colonel qui commande notre infanterie divisionnaire, le récit du sergent Lemoine et les détails que j’ai recueillis, si émouvants dans leur simplicité héroïque.
Et maintenant, que dirai-je, moi qui pleure, pour vous consoler ? Que dirai-je surtout à Mme Jalaguier et à tous les siens ? Dieu seul a la parole. Dieu seul consolera la mère par le fils lui-même, par son exemple, par l’élan sublime de sa foi, par son sacrifice même. Je sais comment elle préparait l’âme de son fils au devoir suprême, s’il venait un jour à se présenter, et dans une récente visite, j’ai pu voir l’enthousiasme que cette héroïque abnégation de la mère provoquait dans le cœur du fils.
Le 8 avril, je suis allé voir Robert aux premières lignes. Je l’ai découvert avec assez de peine, dans un petit gourbi, sous une toile de tente. Il pleuvait. Comme on ne pouvait se tenir à deux dans son trou de boue, il sortit et nous nous promenâmes une bonne heure dans les champs sous la pluie… et les obus. Quel entretien calme, confiant, serré, infiniment religieux nous eiàmes ensemble et quelle communion délicieuse dans ce cadre du front ! A deux pas de l’ennemi nous avons lu et commenté le psaume 57 : « Je me réfugie à l’ombre de tes ailes, Jusqu’à ce que la calamité soit passée. » Notre âme aussi, disions-nous, est au milieu des lions et « habite avec des hommes qui vomissent des flammes », mais dans cette calamité nous sommes vainqueurs par la grâce de Dieu et pour Sa Gloire. Notre refuge ? C’est à l’ombre des ailes divines. Que craindrais- je ? Nous pouvons, nous devons nous élever, car nous ne nous contentons pas d’être couvés par ces ailes protectrices, nous voulons nous laisser porter par elles, au-dessus de cette boue, de ces tranchées, de cette nuit, par delà nos nuages, vers le soleil de Dieu, vers le pays de l’Aurore. Et nous aussi, comme le psalmiste, dans ce cadre unique au monde, nous avons réveillé notre luth et notre âme a chanté : « Je veux devancer l’Aurore » ! Le psalmiste prophète nous a positivement enthousiasmés et nous disions : « Dans la nuit, nous nions la nuit, nous ne croyons qu’au soleil ; dans la boue nous ne pensons qu’au règne de Dieu. » C’est beau, ce psaume est merveilleux, s’écriait Robert… et je vis briller son œil humide. Nous avons prié, nous inspirant surtout du psaume que nous avions essayé de pénétrer et nous nous sommes em.brassés. Je m’excuse de vous redire sa dernière parole, mais elle m’est trop précieuse pour que je la garde pour moi : « Vous m’avez fait un bien énorme — et il souligna ce mot d’une voix très grave — merci ! » Nous étions loin de penser que ce serait notre dernière rencontre ici-bas.
Votre cher Robert « a devancé l’aurore », nous laissant l’ombre et la détresse, mais aussi un souvenir si pur, un exemple de renoncement si complet, de patriotisme sans haine si authentique, une foi en Christ et en son règne si confiante, que nous n’avons, pour être consolés, qu’à l’imiter et à répéter après lui la prière du psaume 57 : « Mon cœur est bien disposé pour chanter. — Réveille-toi mon âme !… » Je veux, nous voulons tous comme lui, devancer l’Aurore…
Je répète cette prière pour vous tous, amis éprouvés, pour Mme Monod, pour Mme Jalaguier surtout, avec qui je sympathise profondément et douloureusement, mais que je ne plains pas, que je félicite plutôt de la grâce immense que Dieu lui a faite de lui donner un tel fils. Comment de tels enfants peuvent-ils mourir, quand en mourant ils nous disent, en chantant, qu’ils sont les fils de l’Aurore ?
Agréez tous l’expression respectueuse de mon fidèle et humble attachement chrétien : dans la fournaise, oui, mais surtout dans l’attente du grand matin ! »
Nous tenons à reproduire ici la citation à l’ordre de l’armée dont l’aspirant Robert Jalaguier a été l’objet : « Chef de section de mitrailleuses, a fait preuve d’un courage et d’une ténacité remarquables dans la défense du réduit de … Est allé, à plusieurs reprises, prendre des munitions dans un dépôt abandonné en avant de la ligne pour ravitailler sa section. »
Liens externes
- ↑ Sur Mémoire des Hommes : fiche de mort pour la France
