Ce court portrait de Jean Fontaine-Vive (1895-1917) est publié dans Le Semeur de novembre 1917, dans les « Tablettes d’or » retraçant la vie des jeunes protestants morts pendant la Première Guerre mondiale.
Jean Fontaine-Vive est né à Annecy le 5 jan-vier 1895. Son enfance s’y est écoulée, et il a conservé toujours la forte empreinte du pays natal dont il avait souvent la nostalgie. Sa grande joie, plus tard, sera de rencontrer un Savoyard et de s’entretenir avec lui dans ce patois sonore qui charmait son oreille musicale, d’évoquer les sites favoris de la terre ancestrale qui ravissait ses yeux d’artiste. Doué d’une sensibilité très vive, il était fortement ému par toutes les sortes de beautés et il ne concevait un idéal moral et religieux que revêtu d’une forme belle. À 11 ans, il fit une première communion catholique. Puis il traversa une crise profonde au cours de laquelle sa foi sembla disparaître.
Il subit fortement l’influence de la pensée chrétienne d’un de ses professeurs, M. Edmond Bernus. Quand il vint à Lyon, après son second baccalauréat, il entra en relations avec nos amis Alfred Æschimann et Francisque Papillon. Il reconnut en eux la foi qu’il cherchait à tâtons. Introduit par ses camarades dans les réunions de la Fédération, il en fut le familier assidu chez M. André Bægner, puis dans la petite salle de la rue Montesquieu, pendant sa rhétorique supé-rieure et ses trois années de Facultés. Tandis qu’il était en rhétorique supérieure, il était étu-diant de première année à la Faculté des Let-tres. Dans la seconde année, il préparait sa licence d’histoire en même temps qu’il suivait les cours de droit. Dans la troisième, il se consacra définitivement à ses études de droit, à un secrétariat chez Berlitz et à la Fédération. Il travailla passionnément à la préparation de notre Congrès de Lyon.
Ce Congrès provoqua en lui une crise religieuse violente, un de ces bouleversements aux-quels était sujette sa nature ardente, — « un volcan sous la neige» disait un de ses amis. « J’ai décidé, écrivait-il au lendemain de cette assemblée, de me vouer au peuple. Que m’im-portent les opinions d’autrui, si ma conscience me dit avoir bien agi pour Dieu ? Notre tâche est trop divine pour que les hommes nous en puissent détourner. Nous puiserons dans une ferveur croissante en l’Évangile, dans un culte toujours plus profond de notre vie intérieure, les forces de lutter et de ne point nous laisser abattre. » Il s’était affermi dans la poursuite de ce but sacré qu’il exprimait ainsi : « Christ et France pour lesquels je saurai mourir. » Il ai-mait à répéter que toute cause est grande si l’ouvrier humble doit chercher plus haut la for-ce de son action : « Infécond serait le Pur, l’Energique, qui ne puiserait qu’en lui les sour-ces de son action et voudrait donner au monde ce qu’il n’aurait pas reçu. Nos armes, c’est un Maître suprême et bon qui nous les a données. Si l’on nous dit : « Les vôtres vous abandonnent, vous êtes deux contre mille, renoncez à «la lutte»; comme mes ancêtres de Savoie, nous leur répondrons : «Ecapoe! Et puis « après ? » En Christ j’ai trouvé ma paix et ma joie. — Faillir à l’œuvre ? Jamais. »
Il était attiré vers le droit par le côté social et politique de ces études : « Étudiant de fort près la société actuelle, je me pénètre des nécessités inéluctables de toute vie sociale et, les scrutant avec soin, apprends à convertir en bien ce qui ne peut être supprimé. Cela m’enseigne une métho-de et me garde de cette dangereuse tournure d’esprit qui est celle du socialisme, prétendre supprimer d’un trait de plume ce qu’il est préférable, quoique plus long, d’amender. J’y puis saisir aussi sur le vif toute la complexité des plus minimes questions et y puiser une leçon d’humilité intellectuelle qui me garde des enivre-ments scolaires, des généralisations orgueilleu-ses. Mais surtout, je puis, dans la mesure de ce que Dieu m’a donné d’intelligence, séparer dans les institutions actuelles le bon grain de l’ivraie, et à la lumière des expériences plus hautes qui précédèrent la mienne, discriminer ce qui est le roc du sable ou du limon, me pencher sur ces derniers pour en retirer quelque paillette et, ayant fait le départ des bonnes et des nuisibles choses, élever avec les premières les fondations humaines de la Maison de Dieu sur terre et la couronner de justice évangélique.» Sa grande préoccupation est de posséder ce qu’il appelle « l’unité intérieure de but» aussi « l’unité d’activité pratique»: «Oui, j’arrive à trouver de la beauté dans une page de droit, dans un article de code qui concrétise en quelques formules tout un passé d’humanité pensante et souffrante, tout un avenir de possibi-lités jamais assouvies. Situation de la femme, de l’enfant, du travailleur, pas un article aux barbares aspects qui ne soit un témoin des luttes soutenues à travers les siècles, des progrès ac-complis ou, hélas! oubliés, de la marche croissan-te ou décadente de l’Esprit divin chez les hommes. »
Par un obscur pressentiment, il se voyait con-traint de renoncer d’avance à des rêves de vie paisible. Entre février et juillet 1914, l’idée de la mort s’imposait à ses réflexions, sans l’ef-frayer, et il en triomphait par une invincible es-pérance. Il sentait et il aimait à dire que l’épanouissement de l’être ne s’achève pas ici-bas: «Oui, je dois, pour arriver à mon but immuable, subir des renoncements, me dépouiller progressivement de tout ce qui est humain et mou-rir cependant sans être arrivé à la vraie vie chrétienne. Mais, dans les autres cycles de vie, n’avons-nous pas la consolante certitude d’arri-ver quelque jour aux béatitudes de l’œuvre ac-complie ? » Il écrivait alors à Mlle O. Stahl, sa fiancée : «N’oublions jamais que nous nous som-mes aimés à l’ombre de la Croix de Résurrection. Puis, quand viendra l’heure de la séparation, celui qui précèdera l’autre dans le divin Royaume lui dira: «Ne t’attriste pas, achève l’œuvre commune et si la douleur t’accable, répète le cri de guerre, mais cette fois tu en sais la réponse: « Et puis après ?» Après nous recommencerons l’œuvre entreprise. Il y aura pour nous plusieurs demeures dans la Maison de notre Père.» Sa foi avait été secouée par le récit du terrible naufrage de l’Empress of Ireland à la fin de juin 1914. Le cri de détresse qui monta de son âme ressemble à un psaume tragique :
« Ô mon Dieu, que ta droite est terrible! Que d’âmes rappelées plus près de toi, mon Dieu, plus près de toi, et qui avaient encore une œuvre à achever sur cette terre et reposent maintenant auprès de toi dans l’attente des œuvres éter-nelles. Combien de vies tranchées dans leur éclosion même ! Combien d’âmes qui ne se re-trouveront plus qu’à l’heure de l’Éternel !
«Ma pensée se révolte, ô mon Dieu, contre tes desseins et ne peut les comprendre. Oh! oui, «peut-être vous avez des œuvres inconnues où la douleur de l’homme entre pour élément». Peut-être avez-vous besoin de ces âmes pour l’élaboration de vos œuvres ? Sinon, ce serait à douter de Ta justice!
«Tant de vies fauchées, arrêtées dans leur course généreuse, tels ces cent quarante salutistes qui allaient à Londres travailler à l’avance-ment du règne de Dieu sur terre et qui mainte-nant ont part à son royaume d’En-Haut.
« Du fond de l’abime, j’ai crié vers Toi, Seigneur, et les grandes eaux ont étouffé la voix de ma bouche!
«Mais mon âme a vaincu la matière et s’est envolée à Toi.
«Du fond de l’abîme j’ai crié à Toi, Seigneur, et tu n’as pas entendu mes supplications. Mais aujourd’hui tu m’as accueilli dans tes demeures. Il y a plusieurs demeures dans la maison de mon Père!
« Ô notre Père, prends pitié de ceux qui n’ont pas encore part à ton royaume et qui habi-tent encore dans les demeures d’en-bas, de cette terre.
«Sur les ailes de l’ange de la mort, ramène-les plus près de toi, mon Dieu, plus près de toi. Aie pitié de ceux qui restent, console les affligés par la promesse de l’Eternelle Vie, ô mon Dieu, tes desseins sont insondables.»
Ainsi était-il devenu tout prêt à recevoir l’appel de la patrie en danger. Il l’a reçu au camp de va-cances de Domino, dans l’île d’Oléron, où il était allé retrouver de jeunes compagnons d’armes pour affermir avec eux sa volonté et se fortifier aux petits devoirs qui devaient le préparer aux grands. Avec tous ses camarades de la classe 1915, il n’eut qu’une pensée s’engager. On les renvoya à plus tard. Ils menèrent le camp à sa fin, privé de ses chefs, mais dirigé par la pensée grave des jeunes qui sentaient leur responsabi-lité, en face du monde qui les regardait. Nous donnerons un jour dans le Semeur le récit, écrit par Jean Fontaine-Vive, du retour des Lyonnais à travers la France qui s’éveillait à la guerre. Rentré à Lyon avec le désir ardent de servir sous l’uniforme ou dans le civil, il fut encore refusé au recrutement et se résigna à former, avec ses amis Jean Lombard et Robert Cambefort, un groupe de brancardiers adhérents aux Eclaireurs de France et employés à l’hôpital de l’Ecole de santé militaire. L’aumônier catholi-que se lie d’amitié avec eux et il se plaît à la gaieté du jeune chef-brancardier qu’il appelle le «docteur La Joie ». Celui-ci lui témoigne son estime respectueuse en l’aidant à arranger son petit autel de fortune dans l’amphithéâtre. Ses préoccupations devant la guerre restent les mê-mes. Il se nourrit de lectures qui le préparent à sa mission rêvée de sociologue chrétien; et les problèmes posés par le terrible cataclysme han-tent sa pensée.
Le 14 décembre 1914, dans la petite salle de la rue Montesquieu, tous ceux qui avaient vibré ensemble à notre Congrès de Lyon étaient réu-nis avant la séparation. Il y avait là Alfred Æschimann, Jacques Benoît, Robert Cambefort. Jean Fontaine-Vive, au milieu d’eux, exaltait les devoirs du lendemain et la tristesse de « ceux qui n’entendraient plus l’inflexion des voix chères qui se sont tues ». Le lendemain, il partait en garnison à Privas. Il y trouva de bons camarades, étrangers à son idéal, mais il s’appliqua à le leur faire connaître. Se saisissant des questions à l’ordre du jour, il leur commentait les béatitudes et les psaumes. L’approche de Noël lui donna l’idée de préparer pour eux une petite étude sur l’état d’attente de la Judée à la naissance de Jésus et il le mettait en paral-lèle avec l’état de la France aux écoutes de ce qui doit venir. S’il s’adressait par là à ses ca-marades étudiants, il savait se faire aimer des autres par son entrain et sa bonhommie.
Le 18 janvier 1915, il était déjà élève-officier et envoyé au camp de Draguignan : « J’ai la ferme volonté, écrit-il alors, de faire, avec l’aide de Dieu, tout ce qui me sera possible pour deve-nir un bon officier de France. J’ai la ferme croyance que quiconque possède, du fait des circonstances qui l’ont favorisé, une culture su-périeure, se doit d’en faire part à ceux qui en sont privés, de chercher toutes les occasions d’être un guide sans que l’affabilité des rapports exclue la fermeté de décision ni l’unité de con-duite qui font un chef. A l’heure actuelle, je considère un grade comme un sacerdoce à rem-plir pour la France et pour Dieu; j’accepte d’un cœur léger, mais conscient, les hommes qu’on me donnera à conduire, parce que je n’oublierai jamais qu’ils sont avant tout des âmes.» À Draguignan, il retrouve un membre de l’Association lyonnaise, Papillon, et, avec une dizaine d’élèves-officiers dont trois d’origine ca-tholique, ils forment une petite communauté chrétienne qui reçoit l’hospitalité amicale chez deux familles protestantes. Alternativement, Lagier, Cuche et lui-même, célèbrent le culte, culte, et ces cérémonies intimes ont une ferveur intense. Des trois jeunes prédicateurs en habit militaire, il n’en reste aucun pour poursuivre parmi nous son rêve chrétien au soleil de la paix. Peu avant son départ, Jean Fontaine-Vive méditait devant ses amis ces paroles de Jésus : « Je vous donne ma paix, je vous laisse ma paix, ne craignez rien, ne vous affligez point. » « Quand une âme — c’est lui-même qui résume ainsi son allocution dans une lettre — a reçu une parcelle de la paix divine, elle a soif de la posséder tout entière, elle aspire passionnément à elle; d’où de nouveaux efforts, une nouvelle marche vers le mieux-être, jusqu’au jour de l’éternelle paix dans le sein de Dieu. Aussi ce ne sont pas ceux qui partent pour toujours qui sont à plaindre ni qui doivent s’affliger, car ils participent dès leur passage au céleste royaume, à la paix de Dieu; bien plus, à mesure que s’approche l’heure fata-le, un étrange et miraculeux apaisement se fait dans leurs âmes; elles se recueillent, elles s’épu-rent, elles se pacifient et sont prêtes ainsi à ré-pondre en toute sérénité à l’appel de l’au-delà. Ceux qui pleurent, ceux qui auront besoin des consolations divines, ce sont ceux qui resteront, qui n’auront pour les soutenir ni l’allégresse du combat pour la cause, ni la divine effusion qui commence déjà à irradier nos âmes des lueurs de l’inconnu. Ce sont eux qui auront besoin de la divine présence, de sentir que tout n’est pas fini, eux qui auront l’intégrité de la souffrance, et non la joie suprême du sacrifice. Aussi rappe-lons-leur, nous qui sommes toute leur joie et toute leur angoisse, que, si la loi divine nous ar-rache à la terre, il nous est promis une éternelle félicité, que nos morts ne sont point morts, mais qu’ils vivent et que nous les reverrons; non, ils ne sont pas morts; mais des hauteurs où les vivants n’ont pas accès, leur âme continue à souffler sur la terre les germes de la vie, leur souvenir à engendrer de nouveaux sacrifices…» Pendant ces trois mois, notre ami se mit avec entrain à réorganiser le groupe dracénois des boys-scouts, complétant ainsi son instruction militaire par des courses joyeuses dans la cam-pagne provençale. Jamais il n’a vécu avec une telle exhubérance, une telle richesse de vie inté-rieure, et tout cela déborde dans sa correspon-dance d’alors.
Les cours des élèves-officiers terminés, il est nommé aspirant au de ligne et il part le 16 mai, après avoir pu se retremper pendant vingt-quatre heures dans l’atmosphère familiale. Le 18 mai, il est au front. Pendant six semaines, il est affecté aux travaux de troisième ligne et s’ac-coutume au bruit du canon à la compagnie hors rang. Sa soirée de Pentecôte fut très douce et il eut une heure de véritable extase mystique : « J’ai été me promener sur une route qui se perd dans la prairie vers A.: appelons-la « le sentier de la Prière ». Il faisait sombre déjà; revenant au village, j’ai été comme enveloppé de doutes et j’ai tremblé. Comme autrefois, j’ai souffert de la même angoisse religieuse. Mais quand j’ai posé devant mes yeux mon doute, une vague de prière m’a environné. Déjà entre les premières masures du village, je suis retour-né sur mes pas, et sur le chemin crépusculaire, droit dans les lueurs du soir, offrant au Dieu inconnu mon corps tendu vers lui et mon âme que j’avais prise entre mes mains comme un bouquet, j’ai élevé à Lui une fervente oraison et je me suis senti consolé: « Toi dont l’âme est tourmentée… »
Il se lie d’amitié avec un jeune catholique, élè-ve des Dominicains, qui n’avait jamais parlé en-core à un protestant. En causant avec lui, il se remet en face de notre idéal : « Notre idéal ! Quel pont jeté sur la distance et l’incertitude entre nos âmes que son affirmation, plus énergi-que que jamais pour moi à mesure que je sens approcher l’heure de sa réalisation. J’ai foi dans notre mission au sein de la France, à nous, chré-tiens, en marche pour guider sa marche. J’ai foi
dans la valeur nécessaire et unique du christia-nisme comme régénérateur social par la réfor-me de chacun, quelles que soient ses obscurités apparentes; j’ai foi dans la possibilité de l’éta-blissement d’une unique Eglise, d’une Eglise ré-conciliée, car protestantisme et catholicisme sont faits pour s’interpénétrer et se compléter, non pour se combattre ; j’ai foi dans la désignation de la France pour être la porteuse de la nou-velle lumière. »
Pendant ce premier mois de guerre, sa vie s’écoule monotone, entre l’amitié de ce jeune catholique et l’incompréhension de ses officiers que son idéal étonne, et il continue à la C. H. R. l’œuvre, entreprise à Privas, de l’éducation morale de ses hommes. Quand il les sent prêts au découragement, il leur parle de notre droit, de nos espoirs; il s’informe de leurs soucis, de leurs besoins. Quand il a de fortes têtes à do-miner, il fait appel à leur honneur et réussit à les en convaincre.
La pensée de l’Eglise universelle le hante et il cherche toutes les pierres d’attente qu’il est possible d’entrevoir. Il en trouve dans la commu-nauté des émotions esthétiques, en écoutant l’exécution de la musique sacrée. Quelle joie aussi quand, aidé de M. l’aumônier Benignus, il découvre une centaine de Cévenols huguenots et qu’ils peuvent célébrer un culte qui réunit près de trente fidèles ! Ses forces parfois lassées par l’indifférence ou la raillerie sont renouvelées.
Le 24 juin 1915, il monte aux tranchées, heureux de prendre part à la défense du pays. Sa vie intérieure s’enrichit alors de méditations graves et nombreuses : « Je prie plus, je prie mieux, depuis que je suis ici, et je puise dans la prière une inaltérable confiance, une confiance joyeuse quant à moi et quant à notre cause.» C’est ce qui le pousse à chercher avec ses officiers des conversations qui lui permettent de s’affirmer comme chrétien : « Railleurs d’abord, ils ont fini par me dire que sûrement j’étais le plus heureux. » Il se réjouit en même temps de voir à ses côtés, comme collaborateurs de la tâche sacrée, des chefs et des hommes qui font son admiration. Il parle ainsi de son capitaine : «C’est un Marceau, ce type-là! surtout qu’il est un républicain ardent, révolutionnaire à la façon de Danton parce que lui aussi croit que « les Français donneront au monde la paix avec la liberté ». Il note les propos d’un brave paysan qui lui remuent le cœur : « C’est une joie d’entendre ce simple me dire à l’instant: «Ah ! mon aspirant, ça c’est quelqu’un qui parle comme ça fait bien au cœur », et il marmotte: « Rappelons-nous qu’en 70, nos aïeux se sont fait tuer et nous ce faut nous faire tuer aussi pour l’humanité et faire la guerre pour une paix bien faite.» Et comme je lui demande s’il veut faire une campagne d’hiver : «Pour ça, ça n’est pas agréable; bien sûr qu’on est mieux chez soi, mais j’aime pas qu’on me marche sur le pied, et puis je veux bien aussi tant souffrir qu’on a souffert cet hiver, pour que, si je suis tué, les ceusses qui restent chez moi ils vivent tranquilles. Mieux vaut moi que les dix petits du pays.» — Le tout dit avec un ineffable accent rouergais. Voyez comme Dieu besogne en toute âme, même ou surtout la plus simple (car j’ai noté sous la dictée tout ce qu’il dit); il me parle encore du fond de la cagna avant de s’endormir du som-meil paisible de ses vingt-cinq ans. Il mérite bien la pipe que vous m’avez offerte pour lui.» Depuis que M. l’aumônier Benignus l’a pris comme collaborateur, il est heureux de réunir des camarades, soit au repos dans les champs, soit aux tranchées où il fait une tournée pastorale à « ses paroissiens » quand le feu l’em-pêche de faire le culte projeté. Et il continue de méditer sur les problèmes nés du cataclysme : « C’est ici que vraiment l’amour naît de la mort. Si vous saviez avec quel écœurement nous ju-geons ceux qui, malgré leurs cabotinades senti-mentales, n’ont rien appris et rien oublié ; quel dégoût nous éprouvons pour ceux qui emplis-sent leurs journaux de leurs venimeuses hypo-crisies, quelle pitié nous étreint pour ces pauvres gens qui n’ont pas compris que l’union sacrée n’est pas une trêve politique plus ou moins res-pectée, mais une communion des âmes tendues au même but, vivant des heures communes d’angoisse, de souffrance, de lassitude et d’es-poir.»
Les morts successives de tant de compagnons d’idéal l’affligent profondément. Il évoque sans cesse leur nom et leur souvenir. Ce qui lui est douloureux, c’est qu’il n’a auprès de lui personne à qui il puisse confier sa détresse et qui la comprenne : « Le seul intellectuel de la compagnie, l’adjudant R., est malheureusement athée et matérialiste, dans le sens noble du terme. Il m’offre pour toute consolation je ne sais quelle évolu-tion cellulaire, négation de toute âme. Mais non, n’est-ce pas ? si belle soit déjà cette idée que le sacrifice même est le but, elle ne peut suffire ; je ne puis croire que tout se borne à l’exaltation infiniment courte de mourir dans la conscience de la valeur de sa mort. D’autant que, lorsque la mort est aussi soudaine que celle de Lagier, la seule satisfaction aurait été de se dire pendant cette vie que sa mort sera féconde, consolation qui, si noble qu’elle soit, est toute terrestre. Quel que soit l’inconnu qui nous domine, sous quel-que forme que se présente Dieu, je sens en moi des forces impérissables dont je ne suis que le dépositaire transitoire et que Dieu ne laissera pas perdre. »
Il ne se laisse donc pas abattre par tant de deuils, et ses sursauts de joie ont l’accent triomphal de la victoire qui vient : « Je viens à vous les mains vides, grand’mère; qu’importe ce que je jette à vos pieds en don de joyeux anniver-saire; c’est un petit bout de mon futur galon de sous-lieutenant, un peu de mon entrain, beaucoup de ma confiance et tout le bel amour de vos deux chers petits. Et puis une motte de terre, ma part dans la reconquête quotidienne de votre chère Alsace, reprise solidaire de notre armée. Beaucoup de ma confiance, oh! oui, beaucoup, grand’mère. Français de France, mes cou-sins, vous, grand’mère de la France volée, écoutez un peu le cri d’espoir et de vaillance qui monte à vous des plaines de Wævre, où huit mille tombes disent assez que nous avons su vaincre et consentir à mourir… Dites-le bien autour de vous, grand’mère, nous vaincrons; car chaque soldat a le clair sentiment de la justice de sa cause, et qu’en sauvant la France il sauve l’hu-manité, qu’en faisant la France victorieuse, c’est la paix de Jésus qui triomphe. Et c’est pourquoi, malgré les défaillances passagères et ies erreurs d’un jour, la France reste la France, fidèle à sa mission universelle de paix et de justice; et c’est pourquoi les Français d’aujourd’hui sont les dignes fils des va-nu-pieds superbes de 93 qui portaient dans le monde la charte des mondes nouveaux et le sang d’aujourd’hui féconde le sol d’hier, si impur qu’il semblât.» L’hiver est venu. Mettant à exécution un de ses projets favoris, Fontaine-Vive crée une coopérative à sa compagnie pour offrir thé, lectures, abri chaud et calme aux soldats pendant les soirées d’hiver au cantonnement. C’est aussi l’époque propice aux patrouilles silencieuses et il veut en connaître les glorieux périls. Il effectue en décembre la première, qui lui vaut sa pre-mière citation, et avant de partir il écrit cette lettre : « Ma fiancée, l’ordre de faire une pa-trouille vient d’arriver. Moralement, c’est mon tour de marcher; car tous les autres chefs de section ont déjà affronté la mort aux attaques des Vos-ges ou d’avril. D’ailleurs, j’ai sollicité l’honneur de cette patrouille pour cette raison même, et toi, tu la comprendras. Chacun doit s’efforcer de faire ce qu’a fait le meilleur avant lui; c’est la condition absolue d’une réforme sociale par la réforme morale, du vrai progrès en Dieu comme nous le voulons. Si je meurs, ce sera comme j’ai toujours souhaité mourir, dans l’accomplissement volontaire de mon sacrifice pour une cause digne de cette offrande. J’espère que ce Dieu que j’ai tant cherché, d’un cœur si ardent de le con-naître, me recevra dans sa paix. Je l’ai cherché à chaque instant de ma vie, le suppliant de se faire de plus en plus présent, vivant en moi. Je crois en Dieu et en Celui qu’il a envoyé pour sauver le monde. Je crois en la valeur du christianisme pour établir le monde nouveau, mainte-nant plus que jamais, et je supplie mes frères en Christ de hâter la venue de son règne. Je crois à la spéciale désignation de la France pour être le flambeau du monde, des chrétiens pour être la lumière conductrice de la France. Je demande à tous ceux que j’ai offensés de me pardonner comme je leur pardonne. Je mourrais pour la France et le salut du monde par la France. Vous tous qui m’aimez, ne me pleurez pas, continuez-moi, remplacez-moi. »
Il sort victorieusement et indemne de cette patrouille nocturne et il prépare joyeusement le Noël de ses hommes, qu’il peut célébrer le 27 décembre. Il entre alors dans une période très active au point de vue spirituel. Conversations et lectures provoquent dans son esprit une intense fermentation. En même temps, il a la joie de rencontrer de plus jeunes que lui et il se consacre à les réconforter sans cesse.
Nous sommes maintenant en février 1916. Le grondement des canons de Verdun appelle Jean Fontaine-Vive vers la lutte ardente. Il y tend de toutes ses énergies qu’il retrempe encore aux souvenirs évoqués par l’anniversaire du Congrès de Lyon : « Le cher Congrès finissait ; harassé, bouleversé, roulé de lumière en lumière comme un caillou par un torrent, je m’abattais le dernier matin sur un des derniers bancs du temple, et là, de toute mon âme, éperdument, je priais; les voix montaient, tremblantes, émues, sous la voûte; je reconnus celle d’Æschimann qui priait pour les incroyants, et une force irrésistible me poussa à dire ces simples mots où je résumais tout, appel, consécration, amour: « Mon Dieu, nous te prions pour la France. » Et deux ans après, voilà que cette simple phrase (j’eus été in-capable d’en dire plus) a pris vie de nouveau, a servi aux méditations de tous nos fédérés, et je reste béant de reconnaissance éperdue vers Celui qui a voulu que ce simple mot germe, croisse et serve à faire une parcelle du pain de vie que nous nous partageons. Ainsi ce ne sont ni les discours, ni les affirmations véhémentes de mon cœur qui ont subsisté, mais cette simple prière qu’un enfant de dix ans aurait pu balbu-tier; ô divine preuve que ce ne sont pas les grains que nous semons qui donnent les épis, mais ceux que Dieu sème par notre main. Divi-ne leçon de modestie et de confiance en Dieu !
«Le 16 mars, il va monter à Malancourt: «Tout est prêt, écrit-il, mes hommes résolus, sans verbiage. Pour moi, j’ai tant heurté et chancelé dans ma vie que Dieu me donnera le port qu’il jugera convenable. Qu’il reçoive le pauvre pécheur que je suis, malgré tant de dé-faillances; j’aurais tant aimé être bon, être pur, être fort.»
Puis, c’est la grande attaque sur Avocourt. Pendant huit jours, c’est la résistance sanglante dans les bois dévastés. Il en sort sain et sauf, avec le galon de sous-lieutenant : « Je me rappellerai toute ma vie l’enfer de Malancourt. J’aurai toujours devant les yeux les gerbes de fumée, de feu, de boue et de sang soulevées par les 210, les cadavres entassés, les blessés déchirés; mais sur-tout, ce que mes yeux n’oublieront jamais, c’est le rictus farouche des nôtres, c’est le sourcil froncé des vieux poilus, les mains crispées sur l’arme, les yeux de braise, les corps de fer, toute une attitude infrangible qui disait : « Malgré l’enfer, vaincre ou mourir.» Dans la tour-mente, j’ai crié ma détresse à l’Invisible et l’In-visible m’a secouru. Il m’a donné le réconfort et l’espérance, il a calmé ma soif et bandé mes plaies. Ma vie chantera la gloire de l’Invisible, du Dieu des armées, du Prince de la Paix. »
C’est alors qu’il apprend la mort de Robert Cambefort. Il est tout secoué par ce nouveau coup: « Que de deuils s’accumulent dans notre pauvre Fédération ! Je suis étreint d’une angois-se mortelle en me demandant qui de nous devra encore payer le tribut, combien vont se retrou-ver rue Montesquieu !… Si tous les bons suc-combent pour l’écrasement de l’injuste, qui pré-parera les voies au juste qu’ils annonçaient ? Qui restera pour annoncer la venue du Seigneur, si tous tombent en luttant contre le démon ? »
Après 33 jours passés sous l’ouragan de feu, il va occuper un secteur des Vosges où la vie belliqueuse consiste surtout à l’incursion dans les tranchées ennemies pour reconnaître des positions et ramener quelques prisonniers. Dans
Liens externes
- ↑ Mémoire des Hommes : fiche de mort pour la France
