Ce court portrait de Armand Kuntz (1886-1915) est publié dans Le Semeur de janvier 1915, dans les « Tablettes d’or » retraçant la vie des jeunes protestants morts pendant la Première Guerre mondiale.
Le 19 juin, à Neuville-Saint-Vaast, a péri un des plus précieux ouvriers de notre Fédération française, Armand Kuntz, secrétaire général de l’Association des Etudiants protestants de Paris.
Notre camarade est né, le 5 août 1886, à Premières, petit village de la Côte-d’Or, près de Dijon, d’où la famille de sa mère est originaire et où il venait, chaque année, passer ses vacances. Il a fait ses études au lycée de Besançon ; il les terminait en 1903, en obtenant, à la fin de l’année scolaire, le prix d’honneur de philosophie, le prix de l’Association des anciens élèves et le diplôme de bachelier ès-lettres. Fils d’un juriste qui honore également notre magistrature et le protestantisme français, il était naturel qu’il fût attiré par les études de droit. Inscrit d’abord à la Faculté de Dijon, puis à celle de Paris, il prépara seul sa licence. Entre temps, il accomplissait à Bourges, au 99e régiment d’infanterie, une année de service militaire, au bout de laquelle il était nommé sergent.
Pour préparer son doctorat en droit, il vint à Paris. Là, une vocation, qui était née péu à peu, se précisa. Il se sentait appelé à se consacrer aux œuvres de jeunesse. Dès son arrivée, il occupait une chambre dans l’immeuble de l’Association des Etudiants protestants de Paris, 46, rue de Vaugirard. Il ne tarda pas — et le secrétaire général de la Fédération ne fut pas étranger à cette décision — à entrer, comme secrétaire-adjoint, à l’Union chrétienne de jeunes gens de la rue de Trévise. Son père, qui a été très mêlé à la vie des Unions françaises et qui leur a rendu les plus grands services, encourageait cette vocation. Elle devait, après ce stage, l’amener à prendre rang dans nos groupements d’Étudiants chrétiens. Nous tenions, en raison de sa forte culture et de ses dons spéciaux, à l’y avoir pour collaborateur.
C’est à notre conférence nationale de Lille, en février-mars 1911, qu’il se décida. Ceux qui ont le privilège d’avoir été dans son intimité savent combien cette détermination fut étudiée par lui devant Dieu. Il fit partie, quelques semaines plus tard, de la délégation qui devait représenter la France à la Conférence de la Fédération universelle qui se tenait à Constantinople. Il alla, avec Pierre Maury, visiter le collège arménien de Scutari et y parler de notre œuvre aux étudiants. Il revint de ce voyage avec une vision de devoirs grandioses : « De toutes ces réunions, écrivait-il dans le Semeur, ce qui reste, c’est le sentiment d’une grande œuvre possible dans le Levant, auprès de jeunes hommes qui ont les mêmes besoins, les mêmes aspirations religieuses, morales, intellectuelles que nous; c’est le sentiment du rôle immense que la France peut jouer dans des pays où son influence s’est conservée très grande, et dont la mentalité correspond à la nôtre. Si, à la suite du Congrès de Constantinople, si encourageant, une campagne peut être entreprise par la Fédération des Etudiants chrétiens, c’est aux étudiants français qu’il appartiendra de la mener. »
À la rentrée scolaire de cette année 1911, il succéda, comme secrétaire général de l’Association de Paris, à Th. Cremer qui entrait dans le pastorat. La place nous manque pour dire ici ce qu’il fut dans ses fonctions. Il créa et fit fonctionner un Comité de Dames qui, sans intervenir dans l’activité même de l’Association, devait l’aider dans la bonne administration de détails matériels qui ont leur importance. Il réussit à doter d’un restaurant familial notre Cercle qui l’avait toujours souhaité, mais n’avait jamais pu le fonder. Il assura le rayonnement de notre œuvre dans l’Université de Paris en décidant les professeurs les plus éminents des différentes Facultés à donner chez nous des conférences qui réunirent de grands auditoires. Surtout, il donna tous ses soins à maintenir et à développer la vie spirituelle de l’Association. Il comprenait et faisait comprendre à tous qu’elle n’avait, au milieu de l’Université, d’autre raison d’être que de rendre témoignage au Christ.
Il avait épousé, le 23 septembre 1911, Mlle Juliette Vilnat, avec qui il s’était fiancé depuis longtemps et qui a été tout de suite, parmi les étudiants, sa collaboratrice dévouée et souriante. En novembre 1913, afin de fortifier et de développer ses connaissances religieuses, il s’était fait inscrire, comme élève régulier, à la Faculté de théologie de Paris.
Mobilisé, dès le deuxième jour de la déclaration de guerre, comme sous-lieutenant au 95 d’infanterie à Bourges, il fut immédiatement nommé lieutenant. Jusqu’au milieu de septembre, il a instruit des recrues au dépôt; puis il a été envoyé dans les Vosges, bientôt après du côté de Roye, et enfin vers La Bassée. Il écrit toujours régulièrement aux siens. Il se reproche de le faire un peu moins avec ses amis; mais ceux-ci savent qu’il ne chômait pas dans ses tranchées. Comme toujours, il est très sobre dans ses lettres. Il ne fait pas du sentiment; mais, quand on le connaît bien, on sent tout ce qui vibre sous ces phrases courtes et précises. Tout d’abord il s’en remet à Dieu du soin de faire concourir chaque chose à notre bien : « Il faut, dit-il, être confiants en lui comme de petits enfants.» En-suite, il insiste sans cesse sur ces mots : « Ne vous inquiétez pas. » Pour lui-même, il n’avait pas d’inquiétude. Il se préoccupait de sa femme, de l’enfant attendu, puis de ce bébé, né le 27 janvier dernier, dont il fallait sans cesse l’entretenir et qu’il essayait de se représenter, de ses parents, de ses amis, de la Fédération. Il avait le souci des hommes qui lui avaient été confiés. Il veillait sur leur santé, leur bien-être physique et moral; il s’efforçait de les mettre autant que possible à l’abri du danger; il célébrait avec eux la naissance de son fils; il gagnait ainsi leur affection au point que l’un d’eux, après sa mort, écrivait à sa femme : « C’est fini; maintenant nous y passerons tous.» Il remplissait scrupuleusement tous ses devoirs de chef, les petits comme les grands. Si parfois, au milieu des rigueurs de l’hiver et dans le séjour monotone des tranchées, sous la mitraille et les balles, il avait un mouvement de mauvaise humeur, aussitôt il s’en excusait et disait : « Il faut être reconnaissants, nous sommes parmi les privilégiés. »
Il a été mêlé à des actions héroïques, et il n’en a point tiré vanité. Le 18 octobre, par exemple, il a pris part à une action qui a fait du bruit. Son bataillon s’était porté en avant avec énergie et s’était emparé d’une ferme sous le feu écrasant des mitrailleuses allemandes; il avait réussi à prendre d’enfilade les tranchées de l’ennemi et l’avait forcé à la retraite. De leurs tranchées, les soldats anglais avaient pu apercevoir les Français s’élancer par bonds à travers un terrain découvert jusqu’à la crête où était la ferme et mettre en fuite les Allemands. La plupart des Anglais, emportés par l’enthousiasme, étaient sortis de leurs tranchées pour applaudir à cet exploit du bataillon. Pendant le combat, Kuntz avait eu son képi traversé par une balle et un éclat d’obus « mort » avait coupé sa chaussure. Quelques semaines plus tard, une main amie lui faisait passer le Daily Mail, qui avait raconté l’affaire. Il remet l’article aux camarades et écrit tout simplement : « Je ne savais pas que nous avions accompli un tel exploit. Il faut croire que c’est un peu vrai, puisque tout le monde en parle. »
Dans ces alternatives de combats et de vie de taupe, il se demandait ce qu’il serait après la guerre, et il répétait souvent : « Assurément, je serai changé; je voudrais n’avoir plus de défauts. » Il se jetait avidement sur le peu de pâture spirituelle qu’il pouvait recevoir. « J’ai été bien content, écrivait-il le 26 novembre, d’avoir ce sermon de Lauga, et j’aimerais avoir les autres, s’il y en a… Ce genre de lectures est ce qui manque le plus dans les tranchées. J’ai en ce moment trouvé un volume d’une Histoire de l’Art dont je faisais mes délices dans ma fosse à betteraves et que j’emporterai de nouveau quand nous retournerons dans les tranchées dans quatre jours. » «J’aimerais, mandait-il le 3 avril, recevoir un ou deux livres, par exemple les Pensées de Pascal et un volume de poésies de Musset… En ce moment, notre vie est si terne, que j’aimerais avoir quelque chose de fort et de beau à lire. » Ce n’était point, d’ailleurs, la préoccupation de cultiver son « moi » qui le faisait ainsi parler. Mais il pensait à son association de Paris et aux responsabilités qu’il y retrouverait, s’il sortait sain et sauf de la fournaise. Il pensait à la Fédération et à l’œuvre à poursuivre dans tout le pays. Il se disait que, pour être à la hauteur de toutes ces tâches, on ne serait jamais trop élevé spirituellement.
Son bataillon s’était peu à peu rapproché de Notre Dame-de-Lorette. Le 18 juin, notre ami écrit : « Depuis hier, nous sommes en première ligne où nous avons remplacé le …e qui a attaqué, il y a deux jours, les tranchées allemandes en face de nous. Le colonel a été tué, ainsi que presque tous les officiers du bataillon qui a été engagé et qui a perdu beaucoup de monde. Cela a servi à faciliter le mouvement de progression d’autres divisions à notre droite, et il ne faut pas le regretter. Nous continuons à recevoir des marmites ; le tir se ralentit un peu, semble-t-il… Les heures sont vides ; on reste terré pour ne pas être trop bombardé, en tout cas pour ne pas être atteint par les obus qui tombent. Depuis hier soir, il y a des hommes du …e qui rentrent. Il en est venu une demi-douzaine. Ils sont restés dehors, abrités dans des trous et dans l’herbe pendant deux jours, sans s’en apercevoir. Il est probable que les Allemands se sont défendus avec des gaz asphyxiants qui les auront étourdis et endormis… »
C’est là sa dernière lettre, parfaitement calme comme toutes les autres, écrite comme à sa table de travail. Le lendemain 19 juin, il tombait près du Fond de Buval, conquis le même jour par nos troupes. C’était vers huit heures du matin. De la tranchée de première ligne, il observait avec son chef de bataillon les travaux de défense couvrant les tranchées allemandes. Atteint d’une balle en plein front, il est tombé foudroyé sans avoir pu prononcer une parole.
Le colonel a demandé immédiatement pour lui et obtenu une citation à l’ordre de la brigade. En voici le texte : « A été, depuis le début des opérations, un exemple constant de courage et d’énergie. Bien que souffrant, n’a pas voulu être évacué. Est tombé mortellement frappé en première ligne, en examinant les lignes ennemies. » Cette citation fait allusion à un fait qu’on ignorait. L’hiver dernier, il y eut un moment où Kuntz fut très fatigué. Il aurait pu obtenir très facilement d’être évacué; mais il tint à rester à son poste. « Son nom, écrit le colonel, a été donné officiellement à une de nos tranchées. Il y voisine, en glorieuse compagnie, avec la tranchée d’Origny (lieutenant-colonel du …e), les tranchées Combes, Vassaux, Dupuy (de Bourges), tous nos morts héroïques de nos derniers combats ». « Il a été, nous dit-on encore, un chef adoré de ses subordonnés. » Parmi nous aussi, à la Fédération, il était un ami et un chef.
Liens externes
- ↑ Mémoire des Hommes : fiche de mort pour la France
