En 1898, lors du week-end de la Pentecôte, des jeunes adultes protestants rassemblés à côté de Paris fondent notre fédération nationale des groupes d’étudiants. Ces Journées de la jeunesse protestante sont marquées par les discours de Raoul Allier, célèbre professeur de philosophie à l’Institut protestant de théologie, et de l’Américain John Mott, fondateur trois ans auparavant de la Fédération universelle des associations chrétiennes d’étudiants, Word Student Christian Federation, mouvement œcuménique des jeunes. La branche française est ainsi une des premières fondées de cette fédération internationale.

Œcuménisme, interreligieux et antiracisme
Tout au long de son histoire, la Fédé est un mouvement ouvert à tous les jeunes, sans condition d’adhésion à un dogme figé. Comme une manifestation de la grâce, la confiance et la dignité que Dieu accorde à tout être et qui est un pilier de la foi protestante. La Fédé défend la laïcité dans le compromis trouvé par le député Aristide Briand en 1905, qui garantit la liberté d’expression aux convictions religieuses — notre fondateur Raoul Allier a participé à la rédaction de la loi de séparation des Églises et de l’État.
Avant l’emblématique Conférence d’Édimbourg de 1910, et la fondation du Conseil œcuménique des Églises en 1948, les jeunes forment des fraternités où dialoguent des personnes de différentes confessions chrétiennes. Lors du Congrès national de 1925, le pasteur Marc Boegner, qui préside alors la Fédé, fait adopter une déclaration qui réaffirme le caractère protestant du mouvement — comme c’est le cas pour ses homologues allemandes et italiennes. Mais la Fédération française des associations chrétiennes d’étudiants (FFACE) poursuit l’échange œcuménique, qui renouvelé par la réforme de l’Église catholique lors du Concile de Vatican II.
La Fédé s’intéresse également dès sa fondation au dialogue avec le judaïsme, avec qui les protestants français partagent des affinités « électives ». Juifs et réformés sont deux minorités attachés à la lecture de la Bible, sans clergé, à l’esprit critique et cosmopolite, en relation avec leurs diasporas réfugiées à l’étranger. Longtemps persécutées et discriminées, elles se sont soutenues. Raoul Allier, figure tutélaire de la Fédé, est un fervent dreyfusard. Nouveau Voltaire, il publie une étude faisant le parallèle entre l’affaire Dreyfus et l’affaire Calas, écrit des tribunes, milite auprès des députés, s’engage dans la Ligue des droits de l’homme, comme de nombreux protestants de son époque tels que Charles Gides, Francis de Pressensé ou Ferdinand Buisson.
Pendant la Seconde Guerre mondiale, la Fédé fonde la CIMADE et sauve de nombreux juifs de la déportation, aux côtés des branches du scoutisme protestant masculin et féminin (laquelle a une fédération commune avec la branche féminine juive). La CIMADE, importante association de solidarité active avec les réfugiés et les demandeurs d’asile jusqu’à aujourd’hui, est en effet l’acronyme de Comité Inter-Mouvements Auprès Des Évacués, un comité entre les mouvements de jeunesse protestants. Fondée en 1939, elle s’occupe d’abord des réfugiés évacués d’Alsace par le gouvernement français en préparation de la guerre, dont de nombreuses familles sont protestantes. Puis, sous la protection de Marc Boegner, président de l’Église réformée de France et de la Fédération protestante de France, les jeunes protestants entrent dans les camps d’internements français et exfiltrent en Suisse des juifs menacés de déportation. En septembre 1941, des membres de la Fédé rédigent les fameuses Thèses de Pomeyrol, un des premiers actes de résistance spirituelle au nazisme.
Le dialogue avec l’islam est ouvert au cours du XXe siècle. Pendant la guerre d’Algérie, certains étudiants de la Fédé prônent l’insoumission. Des articles dans la revue des étudiants, Le Semeur, demandent des prises de position plus claires de l’Église réformée de France sur la décolonisation. Dès 1957, des membres de la CIMADE interviennent dans les « centres d’assignation » où sont enfermés des Algériens. Le dialogue interreligieux se poursuit jusqu’à aujourd’hui.

Jeunesse, liberté et féminisme
Le Semeur, lancé en 1904, est la première revue tenue en autonomie par des étudiants en France. Son titre-programme fait référence à la parabole de Jésus que l’on trouve dans les Évangiles selon Matthieu 13, Marc 4 et Luc 8, qui insiste sur l’importance de la mission, d’un témoignage qui rayonne sur le monde — « car la moisson est grande ». Dès sa fondation, le mouvement s’émancipe des structures cléricales : indépendant, il est dirigé par et pour les jeunes. Après l’expérience traumatisante de la Première Guerre mondiale, où une génération de jeunes adultes est décimée et défigurée, la Fédé s’affirme comme objecteur de conscience et pacifiste, contre le nationalisme des cadres de l’Église réformée. Voir notre liste des étudiants de la Fédé tués au front : Tablettes d’or. Pendant la Seconde Guerre mondiale, de nombreux membres de la Fédé sont réfractaires au service du travail obligatoire en Allemagne nazie et s’engagent dans la Résistance.
Les jeunes structurent une association libre du regard de leur aîné, qui prépare à la prise de responsabilités. Pour les vacances, avant la naissance du scoutisme, ils ouvrent des camps d’été. À partir de 1910, chaque année, le point de ralliement est à Domino, une plage sur l’île d’Oléron où sont dressées des tentes. Ils y sont plus de 200 jeunes participants en juillet 1914. En 1914, la Fédé a environ 400 membres étudiants, 450 lycéens et 300 dans sa branche filles, présidée par Élisabeth Meyer, qui épouse ensuite le président Pierre Maury. Des camps à la montagne sont également organisés à La Chalp dans le Queyras, et le week-end à la campagne, à Bièvres.
Les femmes prennent rapidement des responsabilités importantes dans la Fédé. Suzanne de Dietrich finit par présider la fédération internationale, Madeleine Barot structure la CIMADE et ses équipières féminines. La première femme pasteure, Élisabeth Schmidt, est une ancienne
fédérative. En 1946, des anciennes de la Fédé, dont Suzette Duflo, fondent le Mouvement Jeunes Femmes, qui s’engage dans le féminisme, pour la légalisation de l’avortement et est cofondateur du Mouvement français pour le planning familial.

©Yale University Library
En décembre 1963, est publié un Semeur numéro zéro qui questionne les normes sexuelles de l’époque, dont les relations avant le mariage : voir son Éditorial, Avant-propos, « Pour une éthique sexuelle relationnelle ». Il est incompris par les dirigeants des Églises protestantes, qui sont restés à une morale d’avant-guerre, et créé une crise profonde.
Méprisant les aspirations de la jeunesse, ces anciens veulent fusionner dans une même « Alliance » les mouvements protestants de jeunesse, scouts unionistes, Unions chrétiennes des jeunes gens (YMCA) et la Fédé, qui avaient fondés ensemble la CIMADE. La nouvelle génération aspire au contraire à plus de liberté, dans un esprit qui éclatera en mai 1968.
Christianisme social et égalité
Dès sa fondation, avec le professeur Raoul Allier, la Fédé porte la marque du christianisme social, qui entre en dialogue avec le monde socialiste. Il s’intéresse à la condition ouvrière, à la nouvelle pauvreté. Des étudiants vont travailler dans des usines pour comprendre concrètement les enjeux. Les jeunes s’engagent dans les nombreuses œuvres de la Fédération protestante de France, dans l’action sociale des Entraides des Églises, les Missions étrangères de Paris (DEFAP) et la Mission populaire évangélique.
Des foyers sont fondés pour faciliter l’hébergement des jeunes qui étudient dans les grandes villes françaises. L’Association des étudiants protestants de Paris (AEPP) abrite de nombreuses chambres de 1896 à 2001 au 46 rue de Vaugirard, dans le 6ᵉ arrondissement en face du Sénat. En 2006, elle déménage au 4 rue Titon, dans le 11ᵉ arrondissement, à côté de la place de la Nation. Le Stift de Saint-Guillaume propose de son côté des chambres à Strasbourg.
Pour aller plus loin
- Consulter notre Annuaire
- Article en 1987 : Histoire de la Fédé
- Article en 2022 : Le retour de la Fédé
- Liste des propriétés perdues : Immobilier
Bibliographie
- Suzanne de Dietrich, La Fédération universelle des associations chrétiennes d’étudiants (1895-1945), Éditions du Semeur, Paris, 1948
- Geneviève Poujol, Un féminisme sous tutelle – Les protestantes françaises 1810-1960, Max Chaleil éditeur, Paris, 2003
- Rémi Fabre, La Fédération française des étudiants chrétiens, 1898-1914 : un mouvement de jeunesse protestant face à son temps de l’affaire Dreyfus à l’été 1914, thèse de 3e cycle, Universite de Paris I, 1985 (dactylographié)
- Rémi Fabre, « Croissance et diversification des mouvements de jeunesse d’inspiration protestante au lendemain de la Première Guerre mondiale. » Bulletin de la SHPF, vol. 134, 1988, pp. 25–40.
- Rémi Fabre, « La Fédé au sortir de la Deuxième Guerre mondiale (1945-1950) », Bulletin de la SHPF, vol. 143, T3 1997, pp. 503-22.
- Jeanne Dreyfus, Depuis 100 ans la Fédé (1898-1998), Libre Sens, CPED, 1998
- Arnaud Beaubérot « La jeunesse protestante, entre Église et Mouvements », in Sébastien Fath et Jean Baubérot (dir.), La Nouvelle France protestante, Genève, 2011, p. 191
- Anne Dollfus et Pierre-Yves Kirschleger, L’Église réformée de France (1938-2013). Une présence au monde, Classiques Garnier, 2021, pages 291 à 294
