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Courrier des lecteurs, 1964

Cette page est la suite de l’article publié dans Le Semeur n°1, en 1964 et intitulé Courrier Semeur n°0.


CZARNECKI Malabry (Seine)

Votre circulaire du 20 décembre m’avait paru plus que singulière. Celle du 8 janvier me rassure en partie, mais en partie seulement.

J’ai lu attentivement les articles incriminés du nº 0 du Semeur. Je ne comprends absolument pas l’émotion qu’ils ont pu soulever dans les « milieux dirigeants » du protestantisme. Je suis persuadé que la majorité des amis de la Fédé jugeront avec moi que c’est une tempête dans un verre d’eau, et qu’il faudrait, hélas ! bien plus encore pour revigorer un Semeur qui tournait de plus en plus au prêchi-prêcha théologique.

Que dire de ces articles ? Ils sont jeunes, très jeunes, parfois confus, mais dynamiques, un peu canularesques (trop peu à mon gré), parfois de mauvais goût, mais pas méchants. Il faut être singulièrement borné, ou dépourvu de l’humour le plus élémentaire, pour s’émouvoir de tels articles. Si vraiment la tendance Bourguet devait l’emporter dans le futur Semeur, je ne vous cache pas que non seulement je me désabonnerais, mais que je ferais campagne pour démolir une publication qui serait aussi fade qu’inutile.

Où des étudiants pourraient-ils aborder leurs problèmes, sinon dans un journal d’étudiants ? Ce n’est pas trop tôt que l’on mette enfin en cause des tabous qui sclérosent notre société protestante ! Je dis bravo à l’équipe Jean Baubérot, René Nicolas, Calvin Augineau. Discutez leurs positions tant que vous voudrez, mais ne commettez pas la sottise (et l’indélicatesse) de les mettre à la porte. La nouvelle équipe, mise en place par un certain pharisaïsme, ne l’emporterait pas en paradis !

Amitiés et meilleurs vœux pour vous et pour le nouveau Semeur.

LACHAUD – Poitiers.

Lettre ouverte à A. Scheurer et au Comité de Rédaction du Semeur.

Pendant les vacances de Noël j’ai reçu la lettre du 2décembre au sujet du Semeur n° 0. Je n’avais, alors, pas lu le numéro en question, ni les articles incriminés, mais je dois dire qu’a priori ce procédé de lettre m’a déplu. Et non seulement le procédé, mais le contenu de la lettre, qui m’a paru, sur plusieurs points relever de méthodes n’ayant guère leur place à la F.F.A.C.E.

Depuis j’ai lu le nº 0 du Semeur et mon opinion n’en est que renforcée : Tout d’abord une telle lettre est une manière, je trouve, déplaisante, de se laver les mains de la publication de trois articles que l’on ne veut pas cautionner (et pourquoi ? Car il n’est rien expliqué, on rejette sans aucune justification !) De plus il est notable qu’une telle lettre ne permet pas à la « partie adverse » de s’expliquer : Condamnation sans appel sinon sans jugement.

D’autre part cette lettre me demande de « pardonner » et de « encore faire » confiance à la Rédaction : C’est, me semble-t-il, me donner une opinion préfabriquée à digérer, c’est me forcer la main, car si j’estime ne rien avoir à reprocher, qu’ai-je à pardonner et à encore faire confiance.

Ensuite on me promet la démission du Comité de Rédaction, mais cela ressemble à un « coup de balai », démission forcée de quelques gêneurs !

Mais pour en venir au cœur du problème, je citerai Le Semeur, n° 0 :

  1. Le titre comporte : Organe de RECHERCHE pour une nouvelle éthique. Ceci me paraît déjà indiquer clairement le sens des articles de la revue.
  2. D’une manière encore plus explicite je trouve dans l’Éditorial signé par l’Équipe de Rédaction :

« Nous voudrions en effet que Le Semeur ne se contente plus d’être la tribune libre de la F.F.A.C.E…, nous voudrions que ce journal soit réellement une table ronde de recherche, essayant de sortir des sentiers trop battus de l’orthodoxie… les nouvelles purement fédératives se trouveront dans le Bulletin de l’Alliance, où seront centralisés les travaux de toutes les organisations de jeunesses protestantes. Le Semeur n’est donc plus strictement fédératif, ou étudiant, mais devrait trouver une audience plus large, auprès de tous ceux qui croient à l’intérêt d’une réelle recherche et à la nécessité d’un réel dialogue, ce qui comporte nécessairement toute une part de polémique… »

Voici qui est totalement contradictoire avec la lettre qui reproche aux trois articles de ne pas correspondre à ce que nous essayons de faire dans les mouvements de jeunesse », et surtout de n’être absolument pas dans la ligne de ce que nous voulons essayer de semer. Quelle est cette « ligne »  ici défendue ? D’ailleurs l’Éditorial est clair : Le Semeur sera une « table ronde » de recherche qui ne soit plus « strictement fédérative ». Seulement dès que les articles « essayent de sortir des sentiers trop battus de l’orthodoxie » on ne joue plus, on reprend ses billes !

Il me semble que dans des Semeurs précédents, il y a eu des articles aussi virulents et non-orthodoxes que ceux mis en question : cela me paraissait normal et correspondre justement à la ligne du Semeur, cette liberté de discussion, de dialogue ; me serais-je trompé ?

Que tout le monde ne soit pas d’accord avec les trois articles et en particulier avec celui signé René Nicolas, c’est normal. Est-ce une raison pour vouloir faire taire à tout prix ceux qui tentent d’ouvrir le dialogue ? La sexualité serait-elle un sujet tabou pour Le Semeur ?

D’ailleurs croyez-vous que tout le monde soit unanime contre de tels articles ?

Je suis sûr qu’avec moi un grand nombre de jeunes dans Église se sont favorables à de tels articles qui refusent les silences et les mystifications, mais mettent à l’ordre du jour des questions dont il FAUT discuter, que ce soit sur l’éthique et la sexualité ou bien sur la trahison des Églises face aux pauvres.

C’est le rôle du Semeur de participer à la mise en dialogue de tels sujets, et non de contribuer à étendre le silence stalinien qui plane sur certains problèmes réels, là serait le vrai scandale.

Je considère donc, et je ne suis pas le seul, que de tels articles sont « acceptables » par Le Semeur, car ils expriment l’opinion d’un certain nombre, opinion possible, donc discutable. Si l’on n’est pas d’accord avec un ou plusieurs points des articles, que l’on engage le dialogue dans le journal, mais que l’on ne fasse pas taire. C’est ce que je souhaite et espère. Si le dialogue s’engage, alors vraiment je pourrai continuer à faire confiance au Semeur.

Mlle GENET – Poitiers.

Cher camarade,

J’avais fait votre connaissance au mariage de Suzie et Gérard, où vous m’étiez apparu comme très sympathique (1). Aussi, bien qu’étant athée, je tiens à vous manifester ma solidarité à un moment où l’on vous attaque de façon aussi ignoble.

À vrai dire, ces attaques ne m’ont guère étonnée, car vous représentez seulement une minorité, hélas ; mais il est très important pour les athées que des chrétiens se montrent aussi ouverts et courageux. Il faut à tout prix que vous puissiez vous exprimer librement, n’en déplaise à ceux qui veulent vous étouffer.

Vous seuls pouvez faire disparaitre le sectarisme, tant chez les athées que chez les chrétiens. Harcelée par ma famille, catholique et hostile tant à mes positions de P.S.U. minoritaire qu’à mon athéisme, j’avais eu l’impression de respirer enfin une bouffée d’air pur en vous entendant parler. Mon agressivité à l’égard des églises en diminuait d’autant. Je suis, grâce à vous, persuadée qu’une entente peut se faire entre chrétiens et athées de gauche et je souhaite de tout cœur que vous triomphiez des manœuvres visant à vous isoler et à vous réduire au silence.

Je suis de très près les débats actuels.

  1. Le destinataire Jean Baubérot avait assuré la prédication de ce mariage.

Françoise MALED – Paris.

…Je suis étudiante (D.E.S.), je suis catholique, je collabore régulièrement au CRI depuis peu, cela dit il est bien évident que rien n’est vraiment dit…

Ce à quoi j’applaudis dans Le Semeur : il n’y est pas dispensé de vérité éternelle pour le salut du milieu étudiant ; (il n’y a pas de salut collectif, il n’y a pas de vérité à dispenser). Je rencontre assez cette façon « ​moderne »​ de lire l’Incarnation, le rapport sacré/profane, selon l’amour de la Parole qui se fiche de la philodoxie. Cela me paraît être la situation réelle d’un discours du monde actuel…

….Rapidement, sur ce numéro 0 : titre excellent : nous y sommes bien mis en situation. La chrétienté est devenue totalitaire, conquérante, oppressive (i.e. riche) parce que la religion a empêché de développer la notion de l’absence et de la non-action de Dieu ici-bas (pauvreté mort), elle s’est attachée à une Providence impérialiste. À partir de cela j’apprécie fort la lecture de l’Exode que fait J. Baubérot ainsi que « Contre l’amour du prochain » de C. Augineau. « Pour une éthique sexuelle relationnelle »​ très intéressant. Là aussi lecture moderne de notre modernité. Tous les langages ont ignoré l’Eros, ils manquent tous le problème tel que nous le vivons. J’attends beaucoup, sur ce sujet, du numéro 2 prévu sur « vie et sexualité ».

Je suis vraiment pour que Le Semeur ose… ! et je l’assure violemment de mon amitié.

LAZERGES Paris.

…L’article signé Calvin Augineau m’a impressionné par sa bêtise et son inutilité. Alfred Jarry avait du génie. Votre collaborateur aussi, sans doute, mais il le cache très bien. Comme on dit « au prix où est le papier… »​ Mais sans doute roulez-vous sur l’or ?

L’article signé René Nicolas introduit, si j’ai bien compris, un dialogue. J’espère qu’il se poursuivra paisiblement car le sujet est actuel et en vaut la peine. Il était peut-être un peu schématique et théorique, trop sûr de lui, mais certainement moins que la meute déc déchaînée qui s’est mise en rage et en prières sans lire autre chose que le titre, sans écouter autre chose que les ragots bien sales (Simone de Beauvoir rapporte que François Mauriac après la parution du Deuxième sexe avait élégamment écrit aux Temps Modernes « ​je sais tout sur le vagin de votre patronne »​. Dieu merci, j’espère, les protestants s’ils n’en pensent pas moins, en taisent plus vous devez pouvoir nous dire ça ?).

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Enfin, j’approuve la parution de l’avant-propos de Jean Baubérot. J’approuve profondément. On ne se mettra jamais assez en colère contre la falsification de l’Évangile par la morale bourgeoise, ou plutôt, il faut se mettre une bonne fois en colère contre elle, si fort, qu’elle en crève et après, on peut vivre. Le protestantisme français 1964 est riche ; Christ était pauvre, soyons pauvres. Que celui de nous qui a de l’argent, le donne à celui qui en manque. C’est simple à faire, beaucoup le font, faisons-le.

On nous a appris à l’École du Dimanche que Christ vivait en nous. Et maintenant nous le croyons pour l’avoir expérimenté. Jean Baubérot nous dit que Christ en 1964 se fait juif, noir, paria, rejeté. C’est ce qu’il faisait déjà en Israël. Pourquoi se scandaliser qu’il prenne sa place, aujourd’hui encore, chez les faibles ?

Baubérot ne vise pas si mal que ça, je crois. Marchez dans la rue en France, et vous verrez, si vous voyez, les Martiniquais, les Noirs, les Algériens, victimes de la haine blanche, les prostituées abimées par les hommes et les filles, les ouvriers, machines du capitalisme. Il y a 20 ans, c’étaient les Juifs.

Pourquoi faut-il que ces vérités premières, provoquent la consternation ? Il y a plutôt du soulagement à les entendre enfin puisque tous ces gens rejetés nous appellent à l’Évangile et que l’Évangile nous appelle à eux.

Claude Roy nous dit que sur ce chemin nous trouverons aussi des communistes ? Et bien soyons communistes, ou marchons avec eux, si l’intelligence, le cœur et l’esprit se sont réfugiés chez eux.

Michel AUBRIET – Strasbourg.

Le dernier Semeur aura fait couler beaucoup d’encre, et malheureusement mis à contribution les orateurs échauffés, d’où Bossey où il aura l’occasion d’expérimenter une « rencontre » et un dialogue » « œcuménique » ; « douceâtres » et « feutrés », ce sera à voir…

Au fond, chère Mademoiselle, tout cela n’est pas très méchant. Pas très sérieux non plus (je veux dire le n° 0 de votre revue). C’est en quelque sorte une mesure pour rien. Cela ne valait pas, à mon sens, deux circulaires circulaire de la secrétaire générale de la Fédé française. Un dialogue à huis clos, dans la violence ou non, aurait suffi. Il a sans doute eu lieu d’ailleurs et, personnellement, je souhaite que cela ait été sans violence, dans un minimum de contrôle de soi ; affaire de goût, d’âge aussi. Les « ​croulants »​ ont eu leur saoul de violence. 

Claude ARMAND Paris.

On peut se demander si tous ces gens qui nous déversent leur bile dans les pages de votre revue, sont malades à soigner.

Je les dispenserai volontiers d’inonder le monde de leur masturbation ou ou de leur masochisme intellectuels. Ce sont des choses que l’on fait en général en secret.

J’ai particulièrement apprécié la finesse de cet échange d’ordures au nom du Christ, en dernière page.

Un Semeur arrivé chez moi ira rejoindre immédiatement le coin qui lui est le plus approprié : la poubelle.

Alice PAQUIER U.C.J.F. Suisse.

Je vous remercie beaucoup de votre lettre-circulaire qui vient de m’arriver ce matin. Elle me rassure en m’expliquant ce qui s’est passé pour le dernier numéro du Semeur.

Je dois vous avouer que, lisant ce numéro, je me suis étonnée et inquiétée de la ligne nouvelle qui semblait s’en dégager : j’ai même hésité à résilier l’abonnement pour 1964. Je suis heureuse d’apprendre que ce n’est là qu’un accident. Je vous exprime personnellement toute ma sympathie il doit être difficile de travailler avec une équipe si peu solide et peu unie, si peu stable aussi. Puisse 1964 vous permettre de retrouver une vraie équipe à la tête du Semeur, et vous aider à lui donner son caractère de témoignage dans le monde étudiant ; ce sont là les vœux que, en cette fin d’année, il fait bon vous adresser.

Madame GOETZ Cannes.

….Le caractère scandaleux de ces articles incriminés ne tient pas tant dans leur immoralité voulue, les injures à l’Église, les blasphèmes et autres inventions du même tonneau. Mieux vaut faire sa crise d’adolescence à 25 ans que jamais.

Le scandale, c’est l’apparente culture théologique des auteurs, le maquillage philosophique d’élucubrations qui sont du type de l’immeuble qui vient de s’écrouler, la lecture hérétique de l’écriture.

C’est très bien de secouer l’église, elle en a grand besoin. Mais si vous voulez faire œuvre utile, obligez-la à lire tout l’évangile. Ne substituez pas à sa lecture partielle, une lecture encore plus partielle. Ne vous servez pas de l’évangile quand ça vous arrange.

D’autre part, le monde n’est pas le critère de l’évangile. C’est l’évangile, la Parole, qui juge le monde et l’église.

Ces articles qui se voudraient révolutionnaires le sont finalement bien peu. Ils font penser au gilet rouge d’Hernani… ça ne va pas très loin.

L’écriture lue sans hypocrisie et mise en pratique, reçue dans son entier, non sélectionnée, aurait une autre puissance de fermentation. Ce serait sans doute aussi un programme de travail beaucoup plus ardu.

Un essai de traduction de la foi, en même temps fidèle et en langage moderne, recevable des non-initiés (ce n’est qu’une idée en passant) aiderait les jeunes qui essayent d’être témoins de Jésus-Christ.

L’actuel bouillonnement parisien est pittoresque et folklorique, c’est vrai. Mais vu de loin il ressemble à un grand gaspillage de matière grise et pendant ce temps les jeunes de province n’ont qu’à se débrouiller comme ils peuvent.

J’espère qu’à l’heure actuelle votre position est moins inconfortable. Il paraît qu’une deuxième lettre-circulaire a été expédiée aux abonnés, mais je ne l’ai pas reçue.