Article de Dieter Brezger et Genevève Chevalley publié dans Autres Temps, les cahiers du christianisme social, en 1988.
1898-1914 : fondation et structuration
La fondation de la Fédé étudiante en 1898 est à la fois un acte novateur et la résultante de tout un contexte, d’un ensemble de circonstances. Sans parler trop du contexte global de la société française, nous pouvons noter quelques influences directes, déterminantes pour l’apparition de la Fédé.
Un premier élément apparaît dans le protestantisme français avec le mouvement des UCJG (Union Chrétienne des Jeunes Gens, fondée en 1852). Ce mouvement, en s’enracinant dans le monde ouvrier, prend conscience de la différence des milieux et se soucie alors d’une évangelisation adaptée à chaque milieu y compris au milieu étudiant. Cette recherche se traduit, par exemple, par la fondation en 1892 d’un cercle d’étudiants qui deviendra l’AEPP (Association des étudiants protestants de Paris, située depuis 1896 au 46 rue de Vaugirard). En 1897, ce sera la constitution d’un groupe étudiant à Nancy, puis à Bordeaux, Montauban,
Lille, Montpellier, Nîmes et Toulouse. Ces groupes suivent d’ailleurs les réalités de la décentralisation du protestantisme français.
Dans le milieu œcuménique international, sous l’impulsion de l’américain John Mott, se fonde en 1895 la FUACE (Fédération Universelle des Associations Chrétiennes d’Etudiants). Ses devises traduisent bien le projet qui est mis en œuvre : « faire Christ roi » ou « mission des étudiants par les étudiants ». Cet organisme devient un exemple et dès son origine, la Fédé se veut une branche de la fédération internationale. D’ailleurs, le nom de FFACE (Fédération Française des Associations Chrétiennes d’Etudiants) sera consciemment choisi en parallèle à celui de la FUACE.
Un autre élément important pour l’orientation est le fort courant théologique qui lie en France le christianisme social et les mouvements de « Réveil ». Cela permet une conciliation entre engagement social fort et piété manifeste. La Fédé va donc se construire en s’inscrivant dans une théologie de l’incarnation.
Elle se constitue aussi dans une distance par rapport aux institutions ecclésiastiques, et en affirmant sa dimension œcuménique : elle ne se nomme pas protestante mais chrétienne. Elle sera aussi fondamentalement en quête de réconciliation entre la modernité, culturelle et scientifique, et la foi chrétienne. Pour les jeunes elle se construit comme un espace de liberté et d’auto-responsabilité.
Il est aussi important de noter que la Fédé apparaît au moment de l’affaire Dreyfus. Raoul Allier, le fondateur de la FFACE et son président jusqu’en 1920, est clairement dreyfusard. Ce mouvement va donc s’orienter en faveur de la république laïque et démocrate, ce qui inclut le soucis du droit des minorités.
La Fédé va s’organiser à partir d’une conférence annuelle souveraine, composée de délégués des groupes locaux (Associations chrétiennes d’étudiants : ACE). Cette conférence élit une commission executive. Cette commission, très parisienne (cela ne changera qu’en 1986) prend de fait le pouvoir concret. Elle devait être composée en majorité d’étudiants. Cela ne se fera que tardivement puisque c’est en 1956 que les étudiants deviennent majoritaires dans cette commission.
Un poste va être assez vite créé, celui du secrétaire général. Il jouera souvent un rôle charnière et parfois central dans le mouvement. Les premiers secrétaires furent Jules Rambaud et Charles Grauss. Ces structures, classiques pour une association, vont donc porter le mouvement au cours des ans puisqu’elles se retrouvent encore aujourd’hui.
Dès 1902, le mouvement se donne une revue : Le Semeur (première revue étudiante en France) qui va exprimer l’ouverture de la Fédé à la culture moderne, aux questions politiques, sociales et même (ce qui fera parfois scandale) aux questions d’éthique sexuelle. Un élément fort, et très novateur en France (avant le scoutisme), a été la pratique des camps qui eurent lieu d’abord à Domino dans l’île d’Oléron. Ils permirent la formation des cadres étudiants et, par un vécu intense, la construction des convictions et prises de consciences personnelles1.
Assez vite la Fédé s’accroît en s’adjoignant une branche lycéenne et une branche « filles ». En 1914, la Fédé a environ 400 membres étudiants, 450 lycéens et 300 « filles ». Elle est devenue la pépinière de l’élite protestante, et elle le sait !
1914-1918 : le tournant de la guerre
Pendant la guerre, beaucoup d’étudiants sont soldats et des jeunes filles sont volontaires dans les services médicaux2. Ils découvrent là des compagnons « simples », non érudits et aussi souvent le visage humain de leurs adversaires. L’élitisme d’avant guerre et le nationalisme belliqueux sont fortement touchés3.
Ceux qui reviendront après la guerre, vont alors entrer en conflit avec leurs aînés, non mobilisés et donc non marqués par ces rencontres. Ils s’engagent pour la recherche de la réconciliation et vont chercher leur propre cohérence symbolique et existentielle.
1919-1940 : cohérence théologique et vécu intense
Cette recherche de cohérence va trouver une réponse dans une théologie issue de cette crise culturelle d’après guerre, celle du Suisse Karl Barth. Pierre Maury, secrétaire général à l’époque, va être un des principaux initiateurs de cette théologie.
Il faut d’ailleurs noter que, contrairement aux pays à majorité protestante où le barthisme s’allie souvent à un cléricalisme et donne une néo-orthodoxie, en France, dans la mouvance Fédé, le barthisme va se lier au christianisme social (très modéré du fait).
Cela donnera une « école » théologique marquante pour le protestantisme français (et qui le marquera jusqu’aux années 70). Marc Boegner sera, parmi d’autres, un représentant de ce courant.
Cette époque voit aussi la Fédé participer activement aux rencontres œcuméniques de la FUACE. Une Française, Suzanne de Dietrich, était secrétaire pour la branche féminine de la FUACE à Genève. La Fédé sera donc bien informée sur la situation internationale et en particulier sur la montée du nazisme en Allemagne. Ces contacts œcuméniques vont renforcer l’identité de la Fédé et son anti-racisme profond.
Dans la vie quotidienne du mouvement, les camps continuent d’être des temps forts. Ils vont être favorisés par l’acquisition de la Chalp et par le don en 1936 d’une propriété à Bièvres, en région parisienne qui deviendra un lieu privilégié de rencontres nationales et internationales.
1940-1945 : des choix clairs
Dans la période de la guerre, la Fédé ne sera pas tentée de s’engager du côté des collaborateurs et de Vichy à la fois parce qu’elle connaît le nazisme par ses contacts œcuméniques dans le cadre de la FUACE et aussi parce qu’elle a une armature biblique, théologique et politique qui lui donne la capacité de comprendre les valeurs en jeu.
Les réunions, quelques camps mêmes et la circulation (écrite ou orale) d’informations continueront pendant la guerre. La coupure en deux de la France à partir de l’été 1940 entraîne l’installation d’un secrétaire en zone « libre » (ce sera Georges Casalis) en plus de l’équipe parisienne (avec Jean Bosc puis André Dumas). C’est aussi avec des membres de la Fédé que naît l’initiative d’aide aux réfugiés de toutes nations, initiative qui deviendra la CIMADE.
1945-1962 : reconstruction et désillusion
L’après guerre est, pour la Fédé comme pour la société française, une période de reconstruction. Elle élargit son assise matérielle par un legs important comprenant surtout un immeuble rue Bonaparte à Paris (vendu depuis) et par l’aide financière des anciens fédératifs (organisés en Post-
Fédé). Cela permet le travail d’une grande équipe de permanents.
Si nous essayons une estimation chiffrée de la Fédé vers 1950, il semble que le nombre d’étudiants soit approximativement le même qu’en 1914 : autour de 400, dans une quinzaine de groupes. S’ajoutent environ 500 lycéens. Le Semeur avait un tirage entre 500 et 800 exemplaires. La Post-Fédé comptait 1 000 membres plus ou moins cotisants. Malgré ces petits nombres, à l’image du protestantisme français d’ailleurs, le dynamisme de la Fédé semble réel puisqu’en 1946, le congrès de Strasbourg voyait la présence de 650 participants.
La reconstruction d’après guerre s’accompagne de la quête d’une modernité culturelle ainsi que de la soif de relations internationales, y compris par un processus de réconciliation avec les étudiants allemands.
Cette période verra aussi la prise en conscience de la question de colonisation — décolonisation, et cela d’abord avec la situation en Indochine et à Madagascar. Puis viendra l’époque de la guerre froide et de la difficulté des relations est-ouest, alors que dans le cadre de la FUACE, la Fédé a des contacts avec des étudiants des pays de l’Est.
Le cheminement autour de ces questions va s’amplifier avec la guerre d’Algérie où des étudiants sont appelés, ils ont de la peine à se situer, entre leur prise de conscience de la décolonisation nécessaire et leur entrée de fait dans la guerre. Ceux qui restent en France découvrent les pratiques de torture envers les Algériens et ne trouvent pas dans les Eglises de voix claires face à cette situation. Cela entraînera dans les années 60 une déception, une dévaluation des autorités et des institutions qu’elles soient politiques ou ecclésiastiques.
1962-1983 : bouillonnement et marginalisation
Comme dans la plupart des mouvements de jeunesse de l’époque ces éléments ont favorisé un processus de bouillonnement et de contestation. Aux déceptions de la guerre d’Algérie, s’ajoute pour là Fédé elle-même la difficulté à trouver un secrétaire général après le départ en 1962 de Jacques Maury.
Il semble qu’à ce moment l’énergie, déçue par le politique et l’ecclésial, se tourne vers le culturel et que des questions existentielles et individuelles surgissent, questions qui avaient été comme refoulées pendant les décennies précédentes où les luttes politiques prédominaient par nécessité. La modernisation rapide de la société française stimule une transformation profonde de la culture. Le resurgissement du refoulé se traduit dans la Fédé par des discussions et des écrits en particuler dans Le Semeur, par exemple autour de la sexualité, ce qui fera scandale dans certains milieux⁴.
Il s’élabore un processus d’incompréhension entre les étudiants et les « adultes », entre une Fédé reprise en main par ces étudiants et l’Eglise ; il y a là toute une période de bouillonnement, dans la Fédé comme dans l’alliance des équipes unionistes, entraînant des interactions fortes, des marginalisations réciproques entre Fédé et Églises (surtout ERF).
Il semble que l’Église ne pouvait supporter ces débats théologiques et
idéologiques, peut-être maladroits, des étudiants et ne pouvait alors
répondre que par des fermetures administratives renforçant les
coupures Fédé-Église.
Dans ce mouvement de rupture, la Fédé abandonne ses relations ecclésiales ainsi que ses relations internationales avec la FUACE. Elle est forcée de diminuer l’équipe des permanents. La tête parisienne se coupe de la plupart des étudiants provinciaux qui ne suivent pas tous ces rebondissements. La Fédé perd ses références chrétiennes explicites et sa recherche théologique et en cela, elle perdra aussi sa spécificité et son champ de présence.
En 1968, les fédératifs restant se retrouvent engagé dans le mouvement étudiant mais la Fédé en tant que telle ne se retouve pratiquement plus. Par la suite, quelques projets ou aspirations resteront formulés par le groupe parisien restant. Ses membres sont engagés dans divers autres lieux associatifs et se retrouvent entre eux en sens de cercle convivial.
Un des projets est la transformation du domaine de Bièvres en centre d’accueil commercial pour la formation professionnelle. Ce projet mobilise toutes les ressources financières de la Fédé qui finalement doit vendre son immeuble de Montsouris, utilisé comme Centre international protestant. Cette vente nécessitait l’accord de la Fédération protestante. Jacques Maury (ancien secrétaire Fédé) le donne sous condition que la Fédé redevienne un mouvement d’étudiants à plus large base et conforme à ses statuts. Cela conduira à la signature d’un protocole en 1983 qui sera le point de départ de la relance de la Fédé.
De 1983 à … ? : relance
Concrètement, cette relance se fera par un travail de contact, de coordination de groupes existants ou d’étudiants « isolés » et par la construction d’une dynamique fédérative, avec l’aide financière de la Post-Fédé (ou ACPU), se reconstituant elle aussi. En octobre 1986, une nouvelle équipe à majorité étudiante et provinciale, prend le relais — non sans tensions — de l’ancien groupe. Elle élit un nouveau président (Jean Marc Dupeux, pasteur) et nomme une secrétaire générale (Geneviève Chevalley, pasteur, qui avait aidé la relance du mouvement depuis 1984).
Cette nouvelle génération, consciente d’appartenir à la mouvance protestante, construit la Fédé comme un lieu œcuménique et pluri-culturel. Elle amorce un processus de maturation de ses orientations et de son approche théologique. ❧
Dieter Brezger et Geneviève Chevalley
Notes
- ↑ Georges Boissonas, « La fin de Domino », Le Semeur, août-septembre 1918
- ↑ Suzanne Bidgrain, « Nos associations féminines pendant la Guerre », Le Semeur, mars 1919
- ↑ Voir dans Le Semeur de ces années la rubrique : Tablettes d’or
- ↑ Voir en particulier Le Semeur n°0, fin 1963, et les réactions dans Le Semeur n°1. Par exemple l’article signé René Nicolas, « Pour une éthique sexuelle relationnelle »
