Cet article de Jean Baubérot a été initalement publié dans Le Semeur, « Religion et irréligiosité » 1966, n°1 nouvelle série, dont c’était le premier article.
Les mobiles de Calder annoncent, avec le mouvement Dada, le surréalisme, le jazz, la peinture abstraite (abstraction géométrique puis abstraction lyrique : Matthieu), les films de J.-L. Godard, le visage d’Anna Karina, les lettres et notes de D. Bonhoeffer… l’arrivée d’un monde majeur et peut-être irréligieux. Depuis 1932, la sculpture est, elle aussi, délivrée de Descartes et d’Hegel, de la religion, de la métaphysique et du sens de l’histoire. Elle a enfin un présent et, dans l’instant, si nous le voulons bien, elle peut être vivante. Recevoir son existence frêle et imprévisible de notre geste et nous faire vivre.
« Un mobile : une petite fête locale, un objet défini par son mouvement et qui n’existe pas en dehors de lui, une fleur qui se fane dès qu’elle s’arrête, un jeu pur de mouvements. »
Jean-Paul SARTRE (1946)
La sculpture était solide, fixe, stable, réglée, invariable. Elle était bloc. Et sérieuse, infiniment. Il en était ainsi depuis des siècles et de toutes les sculptures. Quelques-uns avaient bien tenté d’imprimer le mouvement dans la pierre (le bois, le verre), de la rendre vibrante, oscillante, frémissante. Mais la pierre restait inébranlable, désespérément elle momifiait tout être. Mort et stupide, le discobole qui ne lancera jamais son disque… Caricature aliénante. Il n’est guère étonnant que la religion ait pu être toute-puissante alors…
Et nous pensions naïvement : telle est la nature, tel sera le destin de la sculpture : « Le moins que l’on puisse demander à une sculpture, c’est qu’elle reste immobile » (Dali). Nous acceptions que la mort de l’objet entraîne la nôtre.
Calder est venu. La pierre (et les autres matériaux possibles du sculpteur) a éclaté. De la froideur de ces blocs lourds n’ont subsisté que quelques débris épars de ce de là : cailloux, tessons de faïence, éclats de briques et boulons, morceaux de verre, plaques de tôle. « Calder a tué la sculpture ! » se sont indignés des « gens ». Mais une nouvelle naissance… une création qui pourrait avoir un rapport avec le mot équivoque et énigmatique de résurrection…
Ces débris éclatés, reliés par la tige et le fil, Marcel Duchamp les a nommés : « les mobiles ». Ils bougent, virevoltent. Les mobiles possèdent une structure, une consistance : ils ne sont nullement simples liquides, sans forme ni corps. Ils circulent et de leur mouvement même naît une existence, des disponibilités presque infinies et une création artistique perpétuelle. Personne ne peut les saisir puisqu’ils échappent, existent toujours ailleurs et seront à chaque instant ce qu’ils ont cessé d’être. Les blocs froids, durs, impassibles, invariables sous les regards des hommes…, ces sculptures qu’il était expressément défendu de toucher…, cette pierre ou ce bois qui nous réduisaient au rang de spectateurs et d’enseignés… Ils se sont enfuis avec nos cauchemars. En face de nous, les mobiles sont offerts à notre geste, fragiles et livrés. Leur finitude rend compte de la forme même de leur existence. Calder ne leur a imprimé ni sens unique ni directions préétablies. C’est en fonction des présents, de ceux qui les observent, les animent et auxquels ils sont abandonnés que leur parcours va être.
Calder, pourquoi les as-tu abandonnés ? À n’importe qui. N’importe comment. À chaque instant, les mobiles risquent de n’être plus que des amas de ferraille morte. Il faut toujours l’intervention d’un proche. Et alors ils sont autres. Inconnus pour tous ceux qui ne les regardent pas à ce moment précis, y compris leur créateur qui a renoncé à être leur providence.
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L’art cinétique est un art sans spectateur. Un art sans flic : les « gardiens » ne gardent plus rien, ils ne prononcent aucune interdiction ; eux aussi mettent en mouvement, jouent à faire vivre. L’espace n’est désormais que peuplé d’artistes qui modifient l’œuvre, coopèrent à son histoire et lui donnent sa nouveauté. L’art de Calder est une fête. Un jeu. L’humour a tué la religion et a peut-être créé une communication possible.
La vérité des mobiles n’est vraie qu’en se tuant. Pour contester et nier les mobiles ; pour les empêcher d’être l’origine d’une morale du zig-zag ou de la déambulance existent des « stabiles » créés par le même Calder. Seulement l’immobilité des stabiles se trouve être non plus naturelle mais polémique. À cause des mobiles, leur gigantisme est leur finitude. Ainsi se côtoient, dans une coexistence impossible, deux êtres fondamentalement différents. L’existence de chacun est déchirure de l’autre. L’antinomie complète. La synthèse improbable car « la synthèse est toujours gouvernementale » (Proudhon).
L’éthique et la dogmatique ont éclaté. Quelques fragments, ruines ou débris gisent ici et là épars. L’équivocité, l’absence, l’abaissement, la vacuité, le négatif, le doute, l’abandon ne sont plus les ombres permettant à une habile théologie dialectique de mieux faire ressortir la lumière et la victoire de Pâques, jour d’une résurrection objective, glorieuse, triomphaliste.

Sans même le vouloir et peut-être le savoir, en 1944 D. Bonhæffer a tué la théologie. Mais des éclats et des morceaux de la théologie systématique explosée, il a mis en mouvement des paroles d’une certaine dureté, consistance et… fragiles ; des paroles violentes, vibrantes, tournantes et livrées à n’importe qui… Mortes si elles ne sont pas constamment réanimées, autres si elles le sont. Elles bougent, circulent, déambulent, s’entrechoquent. Et au milieu des mots qui changent de sens, des sens qui changent de mots (Alphaville)1 des phrases irréductiblement (semble-t-il) stables et figées. Mais dont la fixité est devenue la blessure. Plus d’inquisiteurs et d’enseignés. Ni clers, ni laïcs. Tout le monde peut mouvoir les stéréotypes, animer les phrases, mettre le mouvement de l’humour dans l’immobilité de la tristesse. Un christianisme irreligieux sera au christianisme ce que les mobiles de Calder ou de Tinguely sont à la sculpture.
Jean BAUBÉROT.
3 octobre 1965.
- Cf. Pascal : « Les mots diversement rangés font divers sens et les sens diversement rangés font différents effets. » (Pensées 23, éd. Brunschicg.) ↩︎
