Article donnant l’avis de la rédaction du Semeur et de la Fédé sur l’état de l’Alliance des jeunes protestants en 1965. L’Alliance était une sorte de Commission jeunesse de la Fédération protestante de France, rassemblant les branches masculines et féminines du scoutisme unioniste et de l’union chrétienne des jeunes gens (UCJG – YMCA) et la Fédé. En 1963, la direction de l’Eglise réformée de France veut fusionner les différents mouvements – Alliance intégrée – contre l’avis des jeunes qui veulent conserver leur pédagogie propre.
CARACTÈRES ORIGINAUX
Par besoin paresseux de cohérence, on aurait aimé que l’actualité donne place à une crise de l’Alliance à côté de celles de l’UEC [Union des étudiants communistes] et de la JEC [Jeunesse étudiante chrétienne]. Cela n’a pas été : la tension entre les Églises et l’Alliance ne s’est pas résolue dans une crise. Il n’y a pas révolution, mais guerre d’indépendance nationale : attentats, embuscades, noyautage, opération jumelles, action psychologique. On peut douter que la situation donne lieu à une crise liquidatrice ; les parties en présence sont numériquement trop faibles. Les Églises ont techniquement besoin de l’Alliance pour avoir un dialogue avec la jeunesse qui ne peut être prise en charge par les paroisses. Et, comme on sait, l’Alliance a besoin des subsides des Églises, ainsi que de cadres recrutés parmi les jeunes protestants qui ne sont plus satisfaits par les paroisses. C’est pourquoi l’Alliance gagnera la guerre : les jeunes grandissent, et les vieux disparaissent. L’Alliance est l’Église de demain. Elle sera alors contestée par d’autres jeunes. Certains s’y emploient déjà, mais non pas dans le sens que suggère le président Bourguet : une analyse superficielle veut faire croire que la nouvelle génération est moins politisée que celle de la guerre d’Algérie. La nouvelle génération est seulement moins sentimentale et plus radicale ; elle s’intéresse à la politique intérieure, et, partant, sera amenée à contester plus fondamentalement les positions politiques masquées ou inconscientes des Églises.
L’originalité de la situation de l’Alliance, par rapport à celle de la JEC et de l’UEC tient donc dans cet enlisement du conflit dans la durée, et dans l’absence de tout phénomène de masse dans le déroulement de la guerre ; cela ne veut pas dire que l’Alliance ne s’appuie pas sur une base relativement large. Simplement cette base n’est pas constituée par une masse de jeunes que l’Alliance encadrerait, mais par de multiples équipes de militants. Les Églises, non plus, n’ont pas de masse à leur disposition. Elle ne font que rassembler fortuitement de petites foules.
Ainsi notre conflit est historiquement moins intéressant que d’autres, plus exacerbé, plus ridicule mais il s’y joue une partie aussi sérieuse qu’à la JEC et à l’UEC, avec même des aspects idéologiques plus originaux, plus prometteurs.
LE NERF DE LA GUERRE
La situation est entièrement descriptible en termes politiques, rivalité d’influences, recours aux majorités, coups d’état, militantisme, marchandage. Des âmes, pas si belles que ça, crient au secours. On voit mal pourtant comment, lorsque deux groupes s’affrontent — l’un voulant conserver le pouvoir, l’autre conquérir son indépendance — leur conflit pourrait ne pas être politique. L’apôtre Paul demande aux Corinthiens de régler leurs procès entre eux ; pas de ne pas avoir de procès.
Mais politique, le conflit l’est à un niveau plus profond, celui des options et des compromissions profanes. En gros l’Alliance se situe à l’extrême-gauche (PC, UEC, PSU, CGT, UNEF) ; les Eglises couvrent la gauche, le centre et la droite ; ceci en très gros, car nous sommes plusieurs, à l’Alliance, à trouver l’extrême-gauche bien droitière et ce sont des penseurs réputés de droite qui nous l’ont appris. Mais enfin, contre les Églises, l’unité de front d’extrême-gauche se réalise spontanément : non sur la base d’un mythe du conflit des générations, ni sur celle d’un anti-institutionnalisme désuet ; simplement la solidarité réactionnaire des Églises fonde notre propre unité. En effet les Églises sont unies comme le sont Deferre, de Gaulle et Pinay : droite manifestement réactionnaire, par conséquent faible, mais ayant rôle d’épouvantail ; centre silencieux, et par conséquent droite réelle ; gauche sentimentale, opportuniste, alternative du régime.
Le trait commun de ces trois partis, c’est évidemment qu’ils ne veulent pas se reconnaître comme groupes de pression (trusts, centres théologiques, lobbys, cévenols, syndicats patronaux, conseils régionaux, etc.). Ils entretiennent la fiction de la communauté ecclésiale pour masquer leur pouvoir de fait, exactement comme la gauche, le centre et la droite entretiennent la fiction de la démocratie. Ces hommes-là se mutilent ostensiblement, et veulent mutiler les autres, de toute responsabilité politique conséquente, afin de paraître innocents comme des frères. Ainsi le clergé affermit son prestige sacré par le célibat. Ces hommes-là ne veulent qu’être de pauvres pécheurs individuels, apportant leur modeste contribution, aimant leur prochain ce qui leur permet d’abaisser le prochain à leur propre médiocrité d’individus bourgeois.
Il faut dire que la tradition protestante favorise particulièrement cette illusion démocratique de l’égalité de tous devant la grâce. L’Église catholique s’avoue comme hiérarchie, et revendique ouvertement ses privilèges. Les Églises protestantes ont dans leur arsenal d’alibis, le vieux tour de passe-passe du sacerdoce universel que Marx a depuis longtemps démystifié : loin de signifier la prêtrise assumée par tous collectivement, il permet la cléricature de chacun, c’est-à-dire de l’individu bourgeois, celui qui a assez de pouvoir, de culture pour être un individu. Le président Bourguet fait bien de dire que « nos laïcs sont majeurs depuis quatre siècles ». Il s’agit en effet de « vos » laïcs, notables, crypto-pasteurs, persécuteurs de pasteurs, fictivement élu, qui s’imposent d’eux-mêmes sur une église qui s’en fout parce qu’elle s’ennuie trop avec elle-même, (et que dire des relations de famille à l’intérieur du clan ? Il y a ceux qui « en » sont et ceux qui « n’en » seront jamais). La hiérarchie catholique est peut-être militaire. La hiérarchie protestante est celle d’une société anonyme : petits actionnaires, gros actionnaires, conseil d’administration, président-directeur général, cadres, employés, ouvriers, consommateurs. Dans le système, les mouvements de jeunesse interviennent comme syndicats ouvriers ou associations de consommateurs. Ils tentent de se donner un parti d’avant-garde comme instrument de leur contestation. Ce parti à venir fait peur. On l’évoque comme épouvantail, et, vieux truc, on prononce le vocable horrible : mouvement unique ; ça fait aussi bien allusion à Vichy qu’à Moscou ; ça permet de ne pas discuter de nos raisons personnelles et originales d’unité. Ainsi la hiérarchie divise les syndicats. De fait, nos mouvements de jeunesse sont prisonniers des structures de la hiérarchie. Nos instances délibératrices véritables ne sont malheureusement pas nos assemblées générales (qui souvent ne sont même pas statutaires, comme celle des Éclaireurs Unionistes) mais les conseils d’administrations ; ceux-ci laissent déferler toutes les révoltes avec la plus grande sérénité, puisqu’ils détiennent les cordons de la bourse (un conseiller E.U. : « peuvent toujours causer, on a le fric »). Certains syndicats, comme la FFACE, bénéficient d’une certaine liberté parce qu’ils sont les héritiers d’associations de consommateurs dont la création avait été téléguidée par la hiérarchie elle-même. À ce titre ils sont assez bien subventionnés. Mais comme il y a conflit, la hiérarchie se sert de sa générosité comme moyen de pression. Comme un ministre de l’Éducation nationale dirait à un président de l’UNEF, un président de région nous dit : « Nous en avons fini d’accorder un soutien financier à des gens qui nous poignardent dans le dos. Ainsi nous subordonnons notre aide à l’institution d’une commission non pas de surveillance mais, disons… épiscopale, nous nous comprenons, n’est-ce pas. »
La complexité des rouages de la hiérarchie permet une pression financière diversifiée et discrète. On dit que le n° zéro du Semeur a fait baisser les cotisations de la Post-Fédé qui par conséquent donnera moins à la Fédé. L’inconnue Commission Financière Régionale de la Jeunesse (Paris), chargée de la distribution des fonds aux mouvements de jeunesse, s’arrête brutalement de fonctionner. Allez protester, cette C.F.R.J. c’est personne, c’est la hiérarchie.
Cet aspect financier du conflit n’est ni honteux, ni mineur, mais le point crucial qui en indique la signification politique.
DESCRIPTION
Il faut maintenant décrire les personnages du drame, leur stratégie et tactique, leur argumentation, leur idéologie.
A) Les personnages.
De droite à gauche on reconnaît :
- Le « tombeur » de droite. Physique de colosse. Tempérament de feu ou de glce. Souvent ancien extrême-gauche qui s’est « repenti » par jalousie personnelle. Parfois théologien – nous voulons dire dogmaticien. Il aime l’Église comme sa mère ou sa fille, c’est pourquoi il est souvent contre la femme-pasteur. Ne tolère pas la discussion, noie ses interlocuteurs sous un flot d’arguments, de preuves et de calomnies.
- Le notable du centre. A le pouvoir, tient à le garder et le cache. Parle en toute amitié. Attire les jeunes dans les coins pour leur parler d’homme à homme. Préside un conseil toujours plus à droite que lui et qu’il doit, dit-il, ménager, trouve, pastoralement, que les secrétaires de l’Alliance sont bien « fatigués » et devraient retraiter dans quelque paroisse. En cas de bagarre, se tait et laisse faire la droite.
- Le tacticien de gauche. Très souvent a un poste prétendu clef qu’il a obtenu parce qu’il est ambitieux, jovial et parle beaucoup du renouveau de l’Église. En fait, ne montera pas plus haut. Homme brûlé. Ignore qu’il n’est qu’un grand commis. Fait feu de tout bois. Tente de récupérer dans l’Église toutes les brebis galeuses d’extrême-gauche ou d’extrême-droite en les troquant les unes contre les autres. Fait croire aux mouvements qu’il joue leur partie afin de calmer leur impatience. Se croit arrondisseur d’angles ; en réalité abaisse toute contestation réelle au niveau d’un réformisme qui ne paie même pas. En théologie, robinsonien.
- Le tampon. Né du vide. Le fossé creusé entre l’Alliance et les Églises suscite des vocations de tampons qui se donnent pour mission d’amortir, traduire, réconcilier, et, pour plaisir sournois, d’admonester les uns et les autres. Attiré par la fonction de président, le tampon est un néo-notable du centre engendré par la situation actuelle.
- L’espion. Reconnaissable à ses moustaches. Se recrute parmi les cadres subalternes des mouvements qui ont la nostalgie de la Fédé de plein air et du scoutisme intellectuel d’antan. Inconscient de sa traîtrise. Rapporte en toute bonne foi (c’est-à- c’est-à-dire mauvaise foi), parce qu’il a follement besoin d’être aimé par une autorité. Ainsi des filles, dont les tentatives de flirt ont échoué, vont racontant qu’un dirigeant de camp les a dévergondées (auraient bien voulu).
- Le lecteur indigné. Écrit son indignation aux journaux. Espèce rare, mais les lettres qu’elle produit sont adroitement utilisées par les journaux de hiérarchie, qui font ainsi croire que la masse est scandalisée. Mais sa rareté est significative, en un autre sens, d’une foule de fidèles qui ne s’exprime pas, preuve qu’elle est bien tenue en main par la hiérarchie.
B) Stratégie et tactique.
Stratégie d’encerclement. La tactique est une alternance d’attaques et de retraites, de douches froides et d’actions psychologiques. D’abord, il n’est pas question pour la hiérarchie de perdre aucun des siens. On démolit untel comme militant scandaleux, on le récupère comme intellectuel de pointe. Après tout, ces jeunes, ils ont lu. On ne les comprend pas, mais d’autres, les athées, les comprennent. N’y a-t-il pas là un petit quelque chose pour l’évangélisation.
L’astuce c’est de manipuler des individus. On fait engueuler par un méchant de droite, ensuite on l’invite à dîner chez un notable du centre. Discrètement on propose comme cadres à l’Alliance les bonshommes dont on veut se débarrasser : malades, intellectuels fumeux, etc. Ou bien, comme son nom l’indique, la hiérarchie crée des hiérarchies parallèles, aumôneries étudiantes qui doublent les groupes de Fédé, pasteurs de jeunesse…
C) L’argumentation.
Il faut prendre soin de confondre les hypocrites et les sincères. En effet les sincères témoignent d’un refus passionnel de comprendre, d’une réaction viscérale devant les difficultés des questions, et d’une naïveté coupable à se laisser duper par l’hypocrisie la plus grossière.
Les hypocrites donc, n’y vont pas par quatre chemins. Ils mentent, calomnient. Les secrétaires de l’Alliance prennent la Cène en fumant et trinquant (ils aimeraient le faire, mais malheureusement ils ne célèbrent presque jamais de culte entre eux) ; des filles se sont fait engrosser au camp de la Chalp (mais, depuis deux ans, elles n’ont toujours pas accouché). Le service Adolescent, c’est du bidon, il n’y a qu’un club Ados en France. D’une façon générale, les secrétaires ne fichent rien, et se partagent l’argent destiné à payer des postes fictifs.
Les sincères, eux, ont des soucis pédagogiques. Ils s’en prennent au langage obscur de l’Alliance. Consommateurs paresseux, il leur faut de la théologie claire, c’est-à-dire du catéchisme. Comme si les manuels de catéchisme étaient compréhensibles. Et puis, n’est-ce pas, le langage de la Bible est tellement clair ! En réalité, les sincères nient l’évidence qui est que nous parlons un langage abstrait parce que l’abstraction a aujourd’hui envahi le domaine public. C’est là notre clarté.
Ou bien, alors, les sincères sont séduits par nos idées, mais les trouvent trop avancées pour leurs enfants. Pas de bifteck pour les bébés. Ainsi l’Église devient un élevage de bébés vieux.
Nous croyons que les hommes ne parviennent pas à la stature de Christ par nature mais par la grâce… C’est une imposture que d’accepter que les responsables de jeunesse prennent un engagement politique, à condition qu’ils n’essaient pas d’en faire prendre aux plus jeunes. On reconnaît là la conception bourgeoise de l’engagement politique : individuel, libre, détaché de toute solidarité.
D) L’idéologie, le fond du problème.
Le problème s’exprime en termes politiques, mais il est finalement théologique. Assurément les Églises sont entre les mains d’une hiérarchie compromise avec la haute bourgeoisie ; cette hiérarchie a longtemps servi à répandre une idéologie religieuse pour masquer les conflits de classe ; elle se sent aujourd’hui menacée, et n’hésite pas à recourir à tous les moyens politiques pour se perpétuer. Dans une ultime tentative pour donner le change, elle accuse les mouvements de jeunesse de faire de la politique.
Tel est le premier niveau d’analyse du conflit, qui, après tout, nous laisse optimistes, parce que politiquement la position de la hiérarchie est intenable. Il est relativement facile de faire une révolution politique dans l’Église. L’Église confessante a fait la sienne sous Hitler, alors…
Mais au bout du compte, nous ne sommes pas certains de gagner théologiquement. Car enfin tout ce que l’Alliance tente de continuer et pratiquer c’est une ligne théologique énoncée depuis longtemps par des théologiens âgés ou morts, preuve qu’il ne s’agit pas d’un conflit de générations. Ces théologiens adultes ne nous ont pas légué une doctrine mais plutôt un style de recherche : ouverture sur le monde, analyse sérieuse du monde, critique du langage, foi dans l’exode. En s’attaquant à l’Alliance, la hiérarchie veut discréditer ces théologiens, accusés d’être de mauvais bergers. Et c’est l’ombre sinistre portée par ce conflit sur nous et sur ces théologiens.
Sur nous parce que l’offensive constante de la hiérarchie peut nous faire succomber à la tentation du stalinisme : les slogans, les simplifications, la contestation dogmatique sont devant notre porte non comme péché de violence mais comme péché de faiblesse. De plus, nos secrétaires voient une immense partie de leur temps accaparée par ces colloques, commissions et autres « dialogues » auxquels les contraint la hiérarchie, quitte ensuite à les accuser de ne pas faire leur vrai travail.
Sur les théologiens dont nous sommes les héritiers parce qu’ils sont réduits à l’état de maquisards solitaires, ils perdent envie de discuter et sombrent dans l’oubli. Cela n’est peut-être pas dramatique. Réfugié chez son beau-père Jethro, un païen, Moïse eut la révélation de Qui je suis. Ce travail solitaire de nos théologiens avance plus sûrement parce qu’il est libre. Il provoquera l’exode. Alors il faudra que le peuple suive, tout le peuple, pas seulement l’Alliance, mais aussi les Mouvements d’adultes ; tant que ces derniers continueront leur tactique actuelle qui est de profiter des victoires de l’Alliance tout en n’assumant pas les risques de la guerre, l’exode sera retardé.
Qu’on nous comprenne : si nous croyons à l’exode c’est que nous croyons à l’Église.
Le Comité de Rédaction.
