Article d’Antoinette Scheurer, publié dans Le Semeur, n°1-2, en 1964.
Nous avons essayé, Jean Baubérot et moi-même, de publier quelques lettres ou extraits de lettres parmi les 59 qui sont parvenues au bureau au cours du mois de janvier.
Ce fut bien sûr, un courrier des lecteurs exceptionnel, motivé surtout par mes deux lettres.
Nous avons voulu donner un aperçu des différents styles de lettres reçues : nous avons retiré les lettres à caractère très personnel, pour garder celles qui avaient un intérêt plus général.
Certaines lettres voulaient répondre à ma lettre de décembre et approuver mon geste ; nous avons publié dans cette catégorie celles qui parlaient du contenu du numéro (par exemple celle de S. Mathil).
D’autres lettres manifestaient surtout un désaccord au procédé autoritaire de mon intervention. Là aussi, nous avons retenu celles qui parlaient du contenu des articles ou d’autres qui disaient ce que les lecteurs attendent de cette revue.
En faisant ce travail de découpage, nous avons quand même constaté que, dans l’ensemble, peu de lettres essayaient de s’accrocher à la recherche ou aux questions posées. Sans doute, le climat passionné qui a suivi la sortie du numéro a-t-il empêché que des critiques « constructives » nous parviennent ! Nous espérons que ceux qui ont manifesté leur désaccord et ceux qui ont applaudi des deux mains tenteront de dire pourquoi ils l’ont fait, et se situeront dans la recherche.
Deux grandes lettres (celle de D. Galland et celle de L. Jézéquel) sont publiées in extenso. Ceci parce qu’elles tentent de situer le débat. Nous sommes en effet à une période où les recherches éthiques nous sont existentielles et ne sont pas seulement des mots. Il a paru important de vous livrer ces deux lettres qui de manière très différente, tentent de nommer les options.
A. SCHEURER
Michel BOUTTIER – Montpellier.
… Bien que « incapable de recevoir », j’essaie de recevoir aussi ce numéro et j’ai la conviction que ses outrances mêmes, parfois si faciles, ne disqualifient pas les questions douloureuses et authentiques qui nous sont posées. Si le texte de « René Nicolas » me paraît indéfendable, les deux autres ont quelque chose à dire. Malheureusement ils offrent à ceux qu’ils interpellent le plus merveilleux alibi : je regrette surtout qu’ils compromettent un peu plus un dialogue déjà difficile et pourtant nécessaire. J’espère en ce qui concerne les jeunes, qu’ils auront le discernement nécessaire pour laisser ce qui doit être laissé et retenir ce qui doit être retenu : il nous appartiendra à tous de les y aider. Je veux souhaiter que ce numéro provoquant sera autre chose que sujet de scandale, peut-être que certaines interrogations ne pourront être étouffées.
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André DUMAS – Paris.
… Il me semble qu’il faut maintenant chercher une discussion sur le fond au lieu de tuer les deux ou trois textes « brûlés » que l’on transformera en boucs émissaires. Depuis longtemps je ne comprends pas la fièvre « Alliance » qui s’est emparée de certains d’entre vous, comme s’il fallait mourir à l’église pour renaître au monde. Depuis longtemps j’ai trouvé que vous anéantissiez l’intéressante et nécessaire tension entre le monde et l’église, intéressante pour les athées (cf. la discussion de Jeanson avec de Pury) nécessaire car la Bible raconte autant la constitution d’une élection séparative que la violation des fausses séparations de la religion.
Mais aujourd’hui j’ai beaucoup plus envie de vous voir assumer ce que vous croyez fondé et important dans vos textes.
Voici quelques critiques conçues non pour ajouter des brindilles au bûcher symbolique contre notre littérature provocatrice, mais pour établir des points de débat possible si vous le souhaitez.
- Le Semeur cesse d’être organe de la Fédé et se veut revue de recherche pour un plus large public. Mais qui alors demeure organe des groupes de la Fédé non inclus dans le cénacle : « Salut les copains » du Boulevard Arago en état de diaspora ? De plus si vous voulez un plus large public, faut-il demeurer aussi abstraits ? Vous souhaitez vous exprimer à fond, mais voulez-vous pareillement communiquer avec le plus grand nombre possible ? J’ai trop souvent dans vos textes et vos réactions le sentiment d’un mépris intellectuel vis-à-vis de qui ne partage pas vos idées, mépris qui contraste avec votre affirmation de pauvreté.
- Avez-vous examiné les liens entre pauvreté et progrès ? Le très intéressant article d’Elisabeth amorce la question, mais on perd ensuite de vue la continuité de votre propos. Reste une sorte de possession de la pauvreté, qui devient presque votre recherche accusatrice contre les autres, comme les pharisiens qui avaient la loi, les barthiens la bonne théologie et les marxistes le sens de l’histoire. N’est-ce pas une astuce verbale de se ranger spectaculairement parmi les derniers.
- Vos projets d’éthique nouvelle déconcertent : ou c’est un tour de passe-passe : éloge d’un violent amour de l’autre par le détracteur bien connu du fade amour du prochain ; défense de l’unité prépondérante du couple par l’éthique sexuelle relationnelle. Ou c’est un débat : je refuse car la haine me lie davantage. Je suis pour l’amour sans exclusivité, source de refoulements nocifs. Mais ou on ne peut pas, à mon sens, jouer sur les deux tableaux à la fois : démolir autrui et se récupérer soi-même dans les valeurs traditionnelles. On en arrive à des astuces, à mes yeux désagréables : couple identifié à similitude, habitude, hébétude ; rencontre à vérité, instantanéité, liberté !
- Au fond, vous choisissez ce qui vous convient et tout doit cadrer avec : Moïse prophète de la désobéissance aux lois, Jésus porteur de ce nouvel évangile : pêcher pour vivre avec. Je sais bien qu’il faut dire les vérités percutantes, « oser ». Mais il faut aussi assumer les contradictions qu’elles déclenchent. Ne vous soustrayez pas maintenant à l’analyse de vos pages. Si vous voulez le fond de ma pensée je suis plus encore en désaccord avec Paul Keller qu’avec René Nicolas, peu disposé donc à localiser un soi-disant « scandale », par contre très désireux de faire tout le possible pour éviter un climat de secte persécutée.
Ce serait notre faute commune si nous nous drapions chacun dans notre bon droit, pour les uns celui de la morale effleurée, pour les autres celui de la vérité traquée par le conformisme.
Pour aller plus loin
- Lire la suite des lettres sur : Courrier des lecteurs 1964
