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Contestation et Contrat



Article d’Étienne Mathiot publiée dans Le Semeur n°1-2, 1964.


L’équipe du Semeur nous a rendu le grand service de poser des questions, non pas dans la froideur académique d’une énumération abstraite, mais à partir d’une situation dont elle perçoit la nouveauté, et au milieu de quelques remous qui font, de la réflexion, une obligation.

« Il arrive que l’homme, frappé d’aphasie au cours du voyage, du fait d’un grand orage, soit par la foudre même, mis sur la voie des songes véridiques. (Saint John Perse).

Les remises en question sont des rajeunissements, et, plusieurs secteurs de la pensée sont en train de se renouveler, à tel point qu’il n’est pas étonnant (il est même réjouissant) que nous soyons atteints par cette vague générale de contestation.

Pour ce qui est de nos préoccupations actuelles — à partir des articles incriminés — elles doivent porter à la fois sur le contenu des articles, leur place dans la revue, et le rôle de cette revue elle-même.

Aurait-il fallu, pour ménager ou conditionner le lecteur, employer des papiers de différentes couleurs, selon que les articles auraient été discutables, insolents, ou définitivement solides ? Cette mesure inélégante aurait plutôt semblé le mépriser quelque peu…

Il nous reste donc à scruter, à déchiffrer, à chercher à comprendre avant de chercher à combattre ; et cet effort global est une entreprise de lumière qui est le contraire de la piraterie et de l’impérialisme.

Nous pourrions commencer par lancer une plaidoirie en faveur de la liberté d’expression, en la déclarant, avec de grands gestes, sacro-sainte et nécessaire, inscrite fondamentalement dans les droits de l’homme… Mais peut-être vaut-il mieux modestement creuser jusqu’aux profondes racines qui alimentent en secret nos relations les plus vraies.

Que savons-nous de la réalité humaine d’aujourd’hui, toujours en mouvement, sinon par ce que les hommes d’aujourd’hui nous en disent, et par leur comportement, nous en révèlent ? Par des visages et par des témoignages vécus, nous sommes renseignés sans cesse, si nous savons déchiffrer sans cesse. Ils nous font signe, de près, de loin, le long de la route – ils deviennent pour nous des signaux. Ils ressemblent à ces bouées sonores qui balisent le parcours, sur les vagues de la mer.

Le chemin, par où la vérité nous cherche, n’est discernable qu’au travers des hommes, car les principes et les postulats sont froids et déjà morts, sous les vitrines des musées où les hommes les honorent, les concepts sont en marbre, mais « la Parole a été faite chair ».

Il a fallu en effet que Celui en qui habitent la grâce et la vérité de Dieu, non seulement accomplisse devant nous des choses surprenantes, non seulement encore, nous explique des mystères cachés, mais il a fallu qu’il accepte en silence de laisser couler son sang, en public, sur la croix, pour que nous commencions à pressentir la réalité incroyable de l’amour de Dieu pour nous…

À tous les niveaux de la vie quotidienne, se retrouve et se vérifie cette grande loi de l’incarnation. Quelles que soient les méthodes scientifiques de sondage et d’analyse dont nous disposions aujourd’hui, tout ce que nous pouvons apprendre et découvrir sur la forme et le contenu d’une époque, ou d’un groupe humain, quel qu’il soit, passe, pour être exprimé et rendu sensible, par des êtres vivants, par la souffrance et la révolte et le refus même d’hommes vivants.

Dans la pièce que présente en ce moment le T.N.P. : ZOO ou l’assassin philanthrope, Vercors essaie de définir le caractère spécifique de l’homme, par rapport au règne animal ; il passe en revue la biologie, le comportement, la technicité, le langage, la… cravate, et avance à la fin l’hypothèse que ce qui distingue l’homme de l’animal pourrait être, cette rébellion permanente, cette capacité d’insurrection et de contestation… (« même la prière est une insurrection… »).

Le cri d’un seul, même s’il apparaît insolite, déplacé, grinçant et solitaire, est toujours valable, lorsqu’il est sincère. Il véhicule une valeur — et derrière ce que l’on entend, il faut s’attacher à saisir ce qu’il signifie. Les Hébreux nuançaient ce qui est écrit, et ce qu’il faut lire : le kéré et le kétib. Sans doute ce cri est-il moins original qu’on ne l’imagine, s’il est vrai que la contestation est une des composantes de notre nature humaine… Au cours de l’histoire, le refus a surgi sous de multiples formes que justement les philosophes, entre autres, ont mission de nommer. Nous nous défendrons cependant d’aligner aujourd’hui tous les différents –ismes qui pourraient servir de tiroirs, de classeurs ou de casiers pour enfermer les défis qui nous sont jetés (le nihilisme de Nietzsche, l’immoralisme de Gide…) Quelqu’un a manié la fronde, nous avons entendu vibrer la pierre stridente, nous chercherons, plutôt que des apparentements rassurants, quel monstre est aujourd’hui visé…

À supposer même que cette protestation se présente d’une façon présomptueuse, comme absolument originale (cela ne regarde que moi), elle resterait néanmoins alarme et avertissement : car toute réaction surgit à partir d’une société précise, dont elle porte la forme (même quand elle la refuse) et l’accent et la marque, et qu’elle nous décrit.

Elle nous fait entendre de sourds grondements —​ écroulements de façades anciennes, sous des ruées nouvelles, affleurements nouveaux de comportements qui se cherchent maladroitement, mais inéluctablement. À nous d’ouvrir les yeux plus largement, et de marcher plus attentifs, pupilles ouvertes, comme des navigateurs nocturnes.

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Plus la contestation prend appui sur une réalité sociale qualifiée de suspecte, plus elle nous concerne, plus nous sommes atteints, car nous sommes tous membres les uns des autres.

Il a fallu, par exemple, dans ces dernières années, l’angoisse de savants (Einstein, Joliot, Oppenheimer, Schweitzer…) pour nous faire saisir quelque chose du vertigineux abime ouvert devant nous, par l’éventuel déchaînement des forces nucléaires, et notre réflexion stimulée par cette angoisse, s’est mise à épeler cette réalité nouvelle qui devient la nôtre et dont ces hommes de science avaient, avant nous, frémi.

Il est vrai qu’il s’agissait là de ceux qui marchent à l’avant de la caravane, et qui sont à la pointe des connaissances humaines… Mais, chacun de nous — et d’autant plus que le Christ travaille en lui à former  une « ​créature nouvelle », à la place modeste qu’il occupe, a une sensibilité particulière devant le monde qui se transforme, et, au moment où il est blessé, devient, par sa blessure même, un signal pour tous.

Le refus d’un seul d’entre nous doit être entendu et accueilli comme un appel, et se muer en impulsion qui nous aide à agir. Et, quand bien même celui qui proteste se mettrait à nier toute solidarité, la répudiant comme aliénante, il témoignerait par cette démarche encore, d’une maladie plus grave de notre société.

Savons-nous reconnaître à quel point les massacres d’Auschwitz et l’anéantissement de Hiroshima, et les traumatismes consécutifs à la guerre d’Algérie ont provoqué, à de grandes profondeurs chez l’homme contemporain, un ébranlement, un vrai séisme, et que les situations les plus stables et les acquisitions les plus sûres de l’expérience sont ébranlées ? La gestion des aînés est suspectée, « ​les torches sont renversées dans la dispersion des tables rituelles »​).

Des savants affirment que nous venons de lâcher les dernières amarres qui nous retiennent encore au néolithique ; nous passons par un changement d’âge : « ​​terre trépidante d’affaires, terre vibrante de cent radiations nouvelles ». Il est curieux de constater qu’il se dégage de la terre moderne, à la fois, la dignité d’une promotion et le sentiment de l’écrasement de l’homme. Il n’est pas étonnant que dans ce temps chargé d’inquiétude, de tumulte et d’espoir, dans cette accélération de l’histoire, où les situations changent plus vite que ne parviennent à les décrire les meilleurs diagnostics, beaucoup d’êtres refusent d’adhérer aux formules en cours, et s’attachent à nous rendre l’âpre service de nous contraindre à remettre en question la morale, la religion, l’Église, etc.

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Déjà Bonhoffer interrogeait : « Quel sens une Église peut-elle avoir dans un monde dépourvu de religion ? »​ La liberté d’expression traduisant une liberté de recherche nous étonne peut-être, mais elle nous réveille d’une dangereuse torpeur, car nous n’affronterions jamais l’avenir avec suffisamment de souplesse, si nous restions enfermés dans nos systèmes.
Le temps de la contestation et de la révolte est le premier d’une dialectique qui impose aussi celui du choix et de la responsabilité. Picasso qui a reposé le problème de la beauté dans son domaine particulier, disait, en 1945 : « ​Le contre vient avant le pour »​, et un commentateur récent de son œuvre a pu donner comme moyen pour en dégager, à toutes les époques, la signification profonde, cette question « ​​Contre quoi est-il en train de peindre ? »

Nous voudrions que les lecteurs de certains articles trouvés trop virulents — et sans doute contestables — sachent se poser, avec humilité et courage, la même question « ​​Contre quoi, au fond, est-il en train de protester, dans ces lignes ? », en sachant que pour celui qui écrit, le temps du choix et de la reconstruction est ou sera nécessairement lié à celui de la révolte.

C’est ainsi que nous sommes à la recherche d’une morale nouvelle, dont les motivations ne soient plus au niveau  des tabous et des fétiches. Un exemple extrait du livre de Robinson : Dieu sans Dieu, nous indique comment cette autre façon de voir est possible.

À un jeune homme qui demande au sujet de ses rapports avec une jeune fille « ​​Pourquoi cela n’est-il pas possible ? », il est facile de répondre « ​​parce que c’est mal, et que c’est le péché »​, et alors de le condamner quand lui-même et toute sa génération s’en moque éperdument. Bien plus exigeante est la question (et la réponse) : « Est-ce Est-ce que vous l’aimez ? » ou « l’aimez-vous assez ? ». Et cela est le critère pour toute forme de conduite… car rien d’autre ne fait qu’une chose soit bonne ou mauvaise.
C’est ce que Saint Augustin ose signifier avec son : « ​Dilige et quod vi fac »​ qui demande à être traduit, non pas « ​​aime et fais ce qui te plaît »​, mais « Aime, et après, ce que tu veux, fais-le »​, car la casuistique de l’amour implique des exigences bien plus rigoureuses que la morale traditionnelle, quant à la profondeur et à l’intégrité de la considération de l’autre.

La morale n’est pas un code de conduite, c’est une morale de situation, qui va de moment en moment, de kairos en kairos. et dont la seule prescription est l’amour.

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Comment donc va jouer cette loi vivante, dans la situation qui nous intéresse ici, des rapports entre ceux qui écrivent dans une revue comme la nôtre, et ceux qui la lisent ? Comment va-t-elle inspirer et soutenir ce « ​contrat »​ silencieux qui ne cesse d’unir les uns aux autres, et empêchera la contestation d’être insolente ou gratuite, et de dépasser les bornes d’un vrai terrain de rencontre, de sorte que personne, à aucun moment, ne puisse se mettre, ni se sentir, « ​​​hors jeu ».

Ceux qui acceptent de partager avec autrui leurs expériences ou leurs nouvelles certitudes, savent qu’ils ne pratiquent pas une gymnastique solitaire, et ne se livrent pas à quelque exhibitionnisme. La pensée des autres les commande, et ne cesse de leur inspirer un secret respect. C’est elle qui constitue la meilleure — la seule — censure, qui leur permettra d’être pour les autres, accessibles et intelligibles. Une musique peut se permettre d’être insolite, mais pour être entendue, elle doit toutefois être émise selon certaines règles…

L’auteur d’un article, d’ailleurs, tout en se réjouissant de ce qu’il a à dire, s’excusera toujours de le dire, car il sait son histoire limitée, et son angle de vue, même juste, insuffisant. Il se réjouit sans doute avec ses voisins et ses voisines de ce qu’il a trouvé, mais en même temps, dans l’humilité non feinte, il s’excusera que ce ne soit qu’une drachme. Il en faudrait beaucoup d’autres encore pour constituer une vraie somme…

Et le contrat qui règle désormais le grand jeu de l’écrivain et du lecteur, même à l’échelon modeste d’une modeste revuc, se décomposera à peu près ainsi.

Qu’il soit bien entendu que je partage, et que nous partageons.

J’espère, dit l’auteur, par ce partage, pouvoir t’aider à élucider ta propre vie, puisque nous nous rassemblons plus que nous ne le pensons, plus que je ne le pense moi-même.

Je veux respecter ton projet, dit le lecteur, et délicatement discerner comment il faudra prolonger, dans un sens personnel et universel, les lignes singulières que tu as couru le risque de m’adresser.

Ainsi, auteur et lecteur sont de connivence et littéralement « de moitié », par ce contrat tacite, et pour apprendre à scander le futur et à s’y avancer, ils resteront ensemble, pour tenter une plus complète obéissance, dans le monde particulier des étudiants, qui est le leur aujourd’hui.

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Dans le bateau qui le mène à Rome, à travers une tempête et un naufrage, l’apôtre Paul a su vivre en même temps et pleinement son droit de contestation et le respect d’un contrat.

Il commence par s’opposer au choix de l’itinéraire, et annonce, malgré le pilote et le capitaine, et les gens compétents, que de grands périls sont à prévoir…

Cependant, même si on ne l’écoute pas, il restera solidaire de tous. Il est embarqué avec eux tous, c’est là le fait fondamental. Mais il pourrait subir cette condition, et refuser désormais de s’occuper de quoi que ce soit, sauf peut-être du salut de sa propre âme, et, à la rigueur, de prier pour celle des autres…

Nous le voyons attentif, vif et « coopérant », prodiguant à tous aide et encouragement, au nom d’un Dieu qui ne se réjouit jamais de la destruction des hommes.

Il a su marquer sa différence avec les membres de l’équipage, il montre maintenant qu’il se sait organiquement lié à eux à la vie, à la mort et, plus encore que le sort de ce groupe provisoire dépendra de son unité (cf. Actes des apôtres, 27 et 28).

Que nul ne s’endorme dans une fausse sécurité (intellectuelle ou spirituelle, les plus mortelles de toutes) et que « ​nul ne se retire à part, se contentant de sa propre personne »​ (Calvin), tel est le double but de la contestation et du contrat de solidarité, vécus en même temps.

C’est là, nous semble-t-il, la double exigence indispensable pour tout groupe qui veut vivre et travailler au « bien commun ».

Étienne MATHIOT.