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Eros et Logos ou la Triade inachevée



Cet article a été publié dans Le Semeur, n°1-2, 1964 par André Dumas, professeur de philosophie à la faculté de théologie protestante de Paris. Il répond à l’article publié dans le numéro précédent, de René Nicolas « Pour une éthique sexuelle relationelle ».


Une imperturbable logique, qui a embrouillé l’esprit de bien des lecteurs, sous-tend l’article que notre ami René Nicolas publiait dans le précédent numéro sous le titre « Pour​ une éthique sexuelle relationnelle »​. J’en rappelle sommairement le nerf : la sexualité constitue le langage de notre corps. L’analogie oblige en bonne logique à concevoir une éthique de la sexualité qui se découvre les mêmes libertés et se discipline aux mêmes astreintes qu’une éthique du langage. Par exemple ne pas se limiter à un dialogue exclusif tout en veillant, en jargon existentialiste, à la prédominence de l’amour central sur les amours contingents. Ne pas borner ce langage à la relation communicative, car nous jouons aussi avec les mots à la recherche de l’expression poétique de nous-même. Et si cependant ce libre dialogue s’égare, à cause de l’imperfection, résultat en nous du péché, alors il sera bon de pallier, grâce au temps, les insuffisances pratiques, mais non théoriques, de l’instant, en un mot de se marier, en risquant d’ailleurs de déchoir de la liberté à la possession.​

De telles idées sont fort anciennes. Voici par exemple un rescrit d’une cour d’amour tenue en 1174 par la duchesse de Champagne : « L’​amour ne saurait exister entre personnes mariées car elles sont tenues par devoir de ne se refuser rien les uns aux autres »1. Mais comme René NICOLAS l’a bien noté, il est clair qu’un fait nouveau paraît donner à cette liberté de la sexualité non seulement une large possibilité mais encore une validité que seules nos habitudes anachroniques nous empêcheraient d’assumer, je veux dire le tranquille contrôle des naissances. Tout se passe comme si une certaine morale de la procréation, donnée​ comme fin et justification de l’union sexuelle à l’intérieur du mariage2, se perpétuait aujourd’hui en dehors du mariage et que seule la naissance d’un enfant, avec l’affection double qu’il est en droit d’attendre de sa mise au monde, finalise la libre sexualité vers son engagement dans le temps et le mariage. L’éthique de la responsabilité rendue possible par le contrôle des naissances consisterait donc à assumer le lien du mariage au seul nom de l’enfant. Notion extrêmement traditionnelle mais qui parait souvent le critère très moral d’une toute jeune génération.​

Je sais que l’on trouve aussi le courage moral inverse, assumer seul (il faudrait écrire seule) une vie riche en amour, mais sans institutions conjugales durables. Catherine Deneuve qui joue à l’écran « Les Parapluies de Cherbourg » écrit à la ville : « Le mariage, au rebours de la fièvre, commence par le chaud et finit par le froid. D’ailleurs que signifie le mot mariage ? Dans quelques dizaines d’années, on ne parlera plus de ce genre d’union consacrée par l’autorité ecclésiastique ou civile. Mais je sens que je suis en train de me mettre à dos les ligues bien pensantes de Quimper ou de Palavas-les-Flots »3. C’est ici le contrôle du mari qui est le critère d’une authenticité à laquelle on veut s’astreindre, tout en pratiquant, bien entendu, la liberté de l’amant.

Enfin, dernier exemple, le théâtre, lourdement ou finement boulevardier, remet en honneur les dialogues multiples de la sexualité dont parlait déjà Démosthène « nous avons des hétaïres pour les plaisirs de l’esprit, des pallages pour le plaisir des sens et des épouses pour nous donner des fils ». C’est l’argument même de la pièce de Félicien Marceau « La preuve par quatre » : trois femmes pour apporter à un homme le triple dialogue dont il a besoin : le plaisir, la tendresse et la « chère présence » de l’épouse. C’était l’argument de Françoise Sagan dans « Château en Suède » mais, comme il convient, en sens inverse : trois hommes pour donner à une jeune femme les répliques qu’elle attend : la mouvance du désir chez l’amant, la complicité de l’amitié et de l’intelligence chez le frère, la sécurité chez le mari.

Mais vous me direz tout bêtement : pourquoi pas le même homme ou la même femme ? Pourquoi ces diverses « éthiques » de la sexualité qui placent leur critère moral tantôt dans l’enfant, tantôt dans l’authenticité vis-à-vis de soi-même, tantôt dans la reconnaissance loyale de la relativité des valeurs de chacun ? J’emploie intentionnellement le mot « éthiques », car on se tromperait me semble-t-il, si, du haut d’une connaissance dogmatique du bien et du mal, on reprochait simplement aux autres leur immoralité ou leur amoralisme. Simone de Beauvoir l’a écrit : « Sartre et moi nous sommes des puritains ». Notre époque entière est, en ce sens, puritaine, car un puritain est conscient de ce qu’il respecte et de ce qu’il transgresse. Or le monde devient de plus en plus conscient, au point, je l’ai déjà dit, de ne plus savoir comment résister à sa logique qui l’entraîne vers… la dispersion.

Il faut maintenant essayer de répondre à cette logique. Je le ferai sur deux points : que penser de l’analogie entre sexualité et parole, entre eros et logos ? À quoi donc ordonner la sexualité à l’époque de la généralisation du contrôle des naissances ?

La Bible emploie le verbe « connaître » pour désigner la relation sexuelle. D’ailleurs en grec et en latin il en est de même pour [γιγνώσκω] gignôskô et cognoscô, qui ont eux aussi une signification sexuelle originelle4. Eros et logos sont à rapporter tous deux à cette recherche fondamentale de la connaissance de l’autre, car aimer c’est reconnaitre, être aimé c’est se faire reconnaître. Eros et logos ne sont donc pas opposés comme le seraient par exemple instinct et raison, nuit et jour, ténèbres et clarté, silence et parole5. Il y a une culture d’eros et une nature de logos. L’unité de la personne se joue dans cet apprentissage de l’expressivité et de la relation. Mais cette finalité commune ne signifie pas qu’eros et logos puissent logiquement s’assimiler l’un à l’autre. Ricœur dit avec précision : « l’énigme de la sexualité c’est qu’elle reste irréductible à la trilogie qui fait l’homme : langage, outil, institution. Eros appartient à une existence pré-linguistique et pré-technique de l’homme. Même quand elle se fait expressive, la sexualité est expression infra-para-supra linguistique… De même dès que l’attention se fixe sur la technique de l’ajustement ou la technique de la stérilité, le charme est rompu »6.

Qu’est-ce à dire sinon que la sexualité engage toujours ou repousse (s’objective) infiniment plus que la parole. Logos médiatise. Eros « démédiatise ». Saint Paul le dit dans ce verset, qui paraît toujours exagéré si l’on en fait une description psychologique, mais qui est très important pour réapprendre la signification de la sexualité : « Ne savez-vous pas que celui qui s’unit à la prostituée n’est avec elle qu’un seul corps ? Car il est dit : les deux ne seront qu’une seule chair » (I Cor. 6/16). Naturellement on peut faire toute autre chose de la sexualité : une parole dite en passant, une expression de soi, un bavardage ou un tumulte. Mais eros se perd dans tous ces logoi. Il devient insignifiant ou impudent, orphelin ou triomphateur. Connaît-il et est-il alors connu ? Il ne faudrait surtout pas culpabiliser le plaisir et le pardonner seulement en l’attelant au char de la pro-création, ou de l’institution. Mais quand elle est seule la sexualité promet et ne tient pas. Elle demande la compagnie de l’amour, pour atteindre à cette connaissance dont elle cherche le terme. L’analogie sur le plan de l’expressivité ne joue donc pas totalement avec la parole, car eros tend à nous lier, et logos tend seulement à nous relier. Ce serait majorer la parole que la transformer en un perpétuel engagement, mais ce serait dévaloriser la sexualité que la manier comme un discours intermittent.

Aujourd’hui où le contrôle des naissances enlève plus aisément qu’autrefois à la sexualité son accompagnement par la procréation, nous apercevons mieux la dislocation qui a toujours menacé la sexualité, la rupture possible de ce que le rapport de la conférence des évêques anglicans à Lambeth en 19587 appelle la triade des intentions de Dieu pour la sexualité humaine : plaisir, procréation, libre aventure de deux êtres engagés l’un avec l’autre pour la vie. Jamais l’unité de cette triade (celle-là même dont parle Démosthène et Françoise Sagan) n’a été automatique. En ce sens la possibilité généralisée du contrôle des naissances ne fait que mieux nous dévoiler une condition essentielle, permanente de l’amour humain en diminuant l’abusive majoration de la procréation comme factice fondement de la triade. Si l’on pense que le récit de la « chute »8 (8), Genèse 3, est vraisemblablement une fable davidique écrite par le conteur jahviste sous l’impression des divorces royaux9 on comprend combien la dislocation de la triade sexuelle est caractéristique de l’errance d’Adam et d’Eve, non pas chassés d’un paradis fictif, mais vivant le progressif éclatement de leur unité en des dialogues disparates. La liberté de la sexualité devient alors le carrefour des solitudes.

Mais qui dirait qu’il n’est pas Adam et Eve d’après Genèse 3 et que sur toute errance, consciente d’errer, sur tout être s’il cherche à connaître et à être reconnu, Dieu ne met pas, bien mieux que sa morale, son vif amour ?

André DUMAS.

Notes

  1. Cité par le Dr Geraud, La limitation des naissances, p. 34. Voici, Paris, 1963. ↩︎
  2. Saint Augustin est, hélas, le docteur traditionnel de cette excuse de la sexualité par la procréation ; cf. Claude Schahl, La doctrine des fins du mariage dans la théologie scolastique, p. 20-30. Éditions franciscaines, Paris, 1948. ↩︎
  3. Cinémonde du 18 février 1964, p. 8. On sait que Catherine Deneuve, 20 ans a un petit garçon et refuse de se marier avec Vadim. ↩︎
  4. Cf. Albert Frank-Duquesne, Création et procréation. Métaphysique, théologie et mystique du couple humain, p. 261-269, Éditions de Minuit, Paris, 1951. ↩︎
  5. J’ai développé ceci dans Esprit, novembre 1960, « Sexualité et langage » ↩︎
  6. Esprit, novembre 1960, p. 1675. ↩︎
  7. C’est le meilleur texte que je connaisse d’une Eglise contemporaine sur la nouvelle situation de la sexualité. ↩︎
  8. Mot platonicien à éviter pour parler de la dislocation de la terre et du couple, en quoi consiste la suite du péché, de la coupure du dialogue avee Dieu. ↩︎
  9. C’est la thèse de Ligier, Péché d’Adam et péché du monde, p. 232-286, Aubier. Paris, 1960. ↩︎