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Avant-propos et Éditorial N°1

Article de Jean-François Herouard publié dans Le Semeur, n°1-2, 1964.


La France est assurément un grand pays par le nombre de ses policiers visibles et invisibles. Nous ne saurions, ici, parler d’éthiques et de révolutions, entre deux « séances » et « explications » avec la police, sans dire que nous la haïssons et que nous détestons les « humanistes » au pouvoir qui laissent courir les pèlerines et s’abattre les matraques au nom d’une certaine idée de la France. Décidément, nous voulons vivre pour autre chose que pour cet ordre-là.

Un autre « petit militant »

Après ce numéro de début d’année malencontreusement intitulé Zéro (comme s’il y avait eu rupture avec les jalons posés en 1963 par les numéros sur la Poésie, le Sacré, l’Incarnation), voici donc un volumineux N° 1. Il s’ouvre sur une sorte de Charte qui exprime ce qu’une notable partie (l’Assemblée générale de la Fédé) de ses lecteurs attend du SEMEUR et qui entérine plus ou moins les propositions du Comité de Rédaction sur ce qu’il entend faire du « Semeur » : un lieu où librement, affirment — effrontément s’il le faut, — s’affrontent et questionnent les membres d’un Comité volontairement hétérogène, les auteurs auxquels ils ont décidé de faire appel et les lecteurs de la revue. Le SEMEUR ne vise donc pas à être une revue d’éducation, ou d’information ; de recherche, alors ? Si l’on veut. Mais cette recherche a-t-elle un sens ? et dans ce cas, quel est ce sens ? (ce terme étant pris dans ses deux acceptions : direction et signification). Personne n’est d’accord sur la réponse. Recherches conviendrait mieux.

En tout cas, les remous soulevés par le Nº 0, et dont nous donnons ici un aperçu, commencent, par leur existence même, de réaliser ce programme que nous pourrions faire nôtre : « appeler les éveillés, réveiller les somnolents, enterrer les morts. C’est-à-dire : commencer » (IS nº 7, p. 30).

Du point de vue méthodologique, ce N° 1 représente un effort que nous espérons pouvoir continuer : d’abord la publication (exceptionnellement abondante cette fois-ci) des lettres de lecteurs qui fondent leur ire ou leur enthousiasme, avec la réponse d’un des auteurs1 qu’une partie du comité prend aussi à son compte, E. Mathiot introduisant le débat d’une manière plus générale dans son article : … « Contestation et Contrat ».

Voilà pour la première partie.

Pour la deuxième partie, il faut justifier notre titre ÉTHIQUES ? et ne pas décourager d’avance les lecteurs qui ont la manie de chercher toujours le rapport de chaque élément d’un tout avec ce tout. Le point d’interrogation introduit bien sûr une problématique, le S interroge lui aussi sur l’unité ou la pluralité des éthiques. Sans trancher la question de savoir si un désordre est toujours l’expression d’un ordre autre, tâchons de présenter ce Numéro comme un ensemble raisonné.

Une conférence de Henri Lefebvre2 donnée à Strasbourg le 20 février situe « Les contestations de la morale », ce qui justifie Antoinette Scheurer dans son essai de réponse à la question : Peut-on encore parler d’éthiques » ?3 Où placer l’article dense de Jean-Jacques Fouché : « Fragments, précaires qui met en lumière les postulats honteux de toute recherche éthique ? Du côté des contestations ? Du côté de la transgression ? L’entre-deux, ce lieu de l’écrivain, est sans doute ce qui lui convient le mieux…

Autour de l’article de Jean-Lin Vidil : « Pour une éthique de la transgression », s’organise un autre ensemble. C’est à propos de cet article que nous avons tenté notre deuxième effort pour mettre en œuvre cette affirmation : la seule ligne du Comité, c’est un accord sur ses désaccords. L’article de Vidil est donc suivi de commentaires et de notes critiques, destinés à provoquer une lecture (ou relecture) active.

Dans un plan différent, l’article d’Agnès Villadary : « Fête et révolution, complète celui de Vidil ; la fête est une transgression, mais, qu’elle l’organise ou qu’elle la limite, c’est une préface ambiguë à la révolution, ou son reflet dérisoire. La perspective diffère cependant : il semble que pour Agnès la Révolution soit un au-delà positif, alors que pour Vidil, la transgression (qui ne se confond pas avec la révolution) n’est pas plus qu’elle susceptible de valorisation.

Une fois posés ces quelques cadres pour une problématique générale de l’éthique, une série d’articles envisagent des secteurs plus étroits du comportement et s’attachent en particulier aux thèmes de l’éthique sexuelle, de la famille et de l’éducation. Pourquoi une fois encore cette insistance, cette obsession, ont dit certains ? Peut-être parce que nous pensons nous aussi que « l’attitude à l’égard de l’amour est la condition, le modèle et la stimulation de presque toutes les autres attitudes, et notamment politiques » (Lettres Nouvelles, nº 32, fév. 1963). On trouvera donc un article d’André Dumas : « Eros et Logos ou la triade inachevée », qui, à partir de questions semblables, aboutit à des conclusions différentes de celles de René Nicolas dans le Numéro 0.

Quatre articles devaient suivre, que les délais ou d’autres raisons ne nous permettent pas de présenter dans ce numéro. Étaient prévus un article de Jacques Ellul sur les premiers chapitres de la Genèse. Les trois articles suivants formaient un nouvel ensemble. Les deux premiers étaient en fait des notes de lecture de Jean-François Herouard : l’une dans une perspective historique (Enfance et vie familiale sous l’ancien Régime, de Philippe Aries), l’autre dans une visée ethnologique, (Mœurs et sexualité en Océanie), tentent de relativiser la morale de l’Occident, et du XXe siècle, concernant le couple, la famille et l’éducation. Le dernier article était de Laurent Rakoto et aurait dû décrire la manière de vivre la sexualité et la famille à Madagascar.

Certains de ces articles paraîtront dans le prochain SEMEUR.

Enfin Jean-Jacques Fouché et Jean-François Herouard disent quelles réflexions mêlées leur a suggéré la lecture du livre récent de Jacques Ellul : « Fausse Présence au Monde Moderne ».

Aux lecteurs de ce gros numéro, nous souhaitons bon courage. À nous-mêmes nous souhaitons de développer la méthode de travail que nous inaugurons. Et si vous trouvez fécond ce principe d’un dialogue lecteurs-auteurs-comité, envoyez-nous votre prose pour le prochain numéro.

Jean-François Hérouard.

N.D.L.R. J.-F. H. est honteux d’avoir commis cette tentative d’explication et de qualification des auteurs. C’est à son honneur.

Notes

  1. Calvin Augineau se cache en fait sous l’amusant pseudonyme de Daniel Joubert, afin que les lecteurs ne soupçonnent pas que lui-même fait l’apologie de lui-même  ↩︎
  2. Les signatures Dumas et Lefebvre ne sont pas des pseudonymes.
    Henri Lefebvre « enseigne » à Strasbourg, Faculté des Lettres et des Sciences Humaines, et à Paris, École Pratique des Hautes Études (cette année « Vie quotidienne et sociologie urbaine »).
    Exclu du PC en 1958.
    Marxiste fier de son réformisme*, il se dit lui-même « romantique révolutionnaire ».
    Son œuvre est importante, entre autres :
    Le marxisme – Que Sais-je ?
    Problèmes actuels du marxisme, P.U.F. Initiation philosophique.
    Le matérialisme dialectique, N.E.P., P.U.F.
    Textes choisis de Marx, rééd. collection Idées, N.R.F.
    Diderot.
    Pascal (Nagel).
    La Somme et le Reste (écrit pendant les vacances de 1958).
    Introduction à la Modernité, Ed. de Minuit, 1962.
    Critique de la vie quotidienne, nouvelle édition, 1963.
    Plus quelques ouvrages de vulgarisation antérieurs à 1958.
    De nombreux articles dans des revues : Arguments, Revue Française de Sociologie (hiver 1963-1964 : sur le Structuralisme), Centre d’Etudes socialistes (en particulier Vérité et Idéologie »).  ↩︎
  3. À paraître ultérieurement. ↩︎

* Rectificatif publiée dans le Le Semeur n°3 : H. Lefebvre ne s’est jamais affirmé « réformiste », cette attitude caractérisant l’activité de la social-démocratie. Il fallait bien sûr lire « révisionniste » : ce que les staliniens lui avaient adressé comme injure, Lefebvre le reprend) son compte, pour affirmer qu’une lecture vivante de Marc est possible.


Texte voté à l’Assemblée Générale de la FFACE 24-25 janvier 1964


« Le Semeur » est un cahier de recherches dans le dialogue, publié par la FFACE. Il se veut un lien de rencontre entre auteurs et lecteurs, qu’ils soient fédératifs ou autres, étudiants ou non.

« Le Semeur » est appelé à susciter une réflexion personnelle ou en équipe beaucoup plus qu’à jouer le rôle d’instrument de travail pédagogique.

Il ne prétend pas être l’expression d’une doctrine officielle de la « Fédé » ni de l’« Alliance ». Cependant le comité de rédaction engage collectivement sa responsabilité devant l’A.G. de la « Fédé » en assumant la publication de la revue, la forme et le contenu des numéros. Cette responsabilité collective n’impliquera jamais une homogénéité d’option à l’intérieur du comité.

« Le Semeur » se doit de laisser une place importante, et indispensable à sa « vitalité » aux réactions des lecteurs.

Éventuellement, des « réponses » aux articles paraîtront elles-mêmes sous forme d’articles.

Nous regrettons le départ de notre comité de :

  • Gilberte Arnal, surchargée de travail,
  • Michel Nercessian, quittant Paris,
  • Pierre Encrevé, se consacrant à plein temps à son hobby favori.