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L’intellectuel, un pauvre

Article de François Bouvier, publié dans Le Semeur, n°0, 1963, rédigé d’après le travail de la commission « Vie Intellectuelle» du camp d’étudiants La Chalp 1963. L’auteur était aussi le rédacteur en chef de la revue de la Fédé : voir aussi son éditorial.


Il est traditionnel de définir l’intellectuel comme un penseur, et d’accabler ce substantif de sarcasmes ou de l’entourer d’un voile de respect. Nous ne chercherons pas à revenir sur cette définition, ni à étudier les problèmes d’intégration qu’elle comporte. Il me semble plutôt qu’il faut voir que l’intellectuel est un homme qui remet sans cesse les choses en question, un homme à la recherche d’une vérité. Nous pourrons par exemple prendre le cas du chercheur scientifique malgré les dénégations de certains.

Du point de vue sociologique, nous pourrons dire qu’il y a opposition entre le « manuel », le travailleur proprement dit, et l’intellectuel. C’est sur cette opposition qu’il faudra nous arrêter, ainsi que nous l’avons fait cet été, à La Chalp.

Nous noterons au passage le scandale suivant: Comment se peut-il que penser, ce qui est le propre de chaque homme, puisse devenir un métier, réservé à certains. Et nous, étudiants, faisons partie de ces privilégiés. Ainsi, l’intellectuel est un homme libre, car non asservi à une forme d’efficacité: On peut mesurer le travail d’un ouvrier, agir dessus, l’emprisonner, alors qu’il est bien difficile d’aliéner l’esprit du penseur. C’est d’ailleurs la base de la discipline militaire… De même, il serait absurde de réclamer à l’intellectuel ses huit heures par jour (1). Evidemment, il s’agit d’une liberté relative, car tout homme est biologiquement dépendant de son milieu, de sa formation, etc…. mais c’est finalement cette liberté lucide et consciente, qui est la Liberté. Nous sommes done des privilégiés, des aristocrates, aux

mains sans rides, par rapport à une masse laborieuse, aliénable et maléable. Et nous ne devons pas nous cacher que nous sommes res-ponsables de cette aliénation, de cette maléabilité.

Comment dès lors ne peut-il y avoir une coupure, un fossé entre nous et cette masse qui nous nourrit, entre le travailleur et l’intellec-tuel? Et ne nous illusionnons pas, cette coupure est vraiment totale. Car elle est bilatérale: C’est d’abord le mépris du lettré pour l’illet-tré, qui fait mettre toutes les différences sur le compte de la paresse. Cette exécrable supériorité de celui qui « sait » vis-à-vis de l’ignorant, mais c’est aussi ce mépris bien déguisé du paternalisme, ou encore de la charité. C’est cet esprit de caste, qui fait croire que l’on n’est pas du même monde, comme si l’on n’était pas tous plongés dans la même Histoire. Ils sont rares les professeurs (ils existent. je le sais) qui admettent que leur fils soit simple ouvrier. Il n’est jamais bien vu de « descendre dans l’échelle sociale (1 bis).

De l’autre côté, il existe une méfiance certaine du travailleur ma-nuel, devant l’intellectuel cet homme qui est de la sorte des patrons, cette bouche inutile, cet esprit irréaliste et si lointain. Et puis, devenir intellectuel semble un luxe de bourgeois. Se l’offrir est en quelque sorte tromper sa classe, ses camarades. Je ne veux pas trop m’éten-dre là-dessus, car je ne veux pas étudier les causes de cette coupure du reste nous y reviendrons par la suite mais simplement mon-trer qu’elle existe, dramatique, désespérante même.

Cette impossibilité apparente de dialogue rejette donc l’intellectuel dans une solitude sociale. Car c’est là la vraie condition de l’intel-lectuel: la solitude, la distance d’avec la masse, qui fait que l’on a honte de ne pas en être, et qui pousse certains à faire de l’activisme. Mais on préfère en général en prendre son parti, et rester entre soi. La relation entre intellectuels peut en effet paraître plus riche, plus profonde, car on a plus de choses à se dire, à s’apporter. Mais le dialogue est-il un simple échange de connaissances, d’érudition ? Ou bien encore une joute d’intelligences

Devant sa solitude de classe il ne reste plus que deux solutions à l’intellectuel. Nous pouvons qualifier la première démarche d’ « évo-lutionnaire ». C’est celle qui admet une situation établie, et contribue au maintien de celle-ci. L’intellectuel, dans sa tour d’ivoire va se réfugier dans son savoir au nom du progrès. C’est ce que l’on appelle habituellement son « désintéressement ». Ainsi, le chercheur scientifique va travailler pour faire avancer la science, devenant de ce fait de moins en moins compréhensible pour le profane. Mais ce qui est le pire, c’est que, s’éloignant de la réalité du monde, c’est-à-dire de l’histoire, il considère cela comme un jeu intellectuel, celui de la gratuité. Il est bon, pense-t-il, que certains jouent avec l’esprit, pour montrer qu’il est sans limite, ou que certains restent en dessus de la mêlée. L’intellectuel représente alors une élite éclairée, une réelle aristocratie de la pensée. Une telle position, qui revient à un embour-geoisement total de la condition d’intellectuel, et qui est un narcis-sisme détestable, est hélas trop répandue. L’intellectuel qui a choisi de vivre un tel conservatisme, est sans doute un homme riche, c’est-à-dire un homme qui ne renonce pas à lui-même, car n’ayant besoin de rien d’autre que de sa personne. Et c’est son mépris pour les non-initiés qui mène la naissance de la pédagogie, transposition du Mythe Platonicien de la Caverne, où la classe des penseurs étant responsable du reste du monde, et seule responsable, son rôle est d’amener les ignorants à la lumière qu’elle seule possède, nous pourrions dire même qu’elle seule crée. La pédagogie est done la relation du riche au pauvre, un acte de charité. Je vois en Sciences (je cite ce cas car c’est celui que je connais le mieux) quelque chose qui est une mani-festation flagrante de cette pédagogie. Je pense à la vulgarisation, terme lui-même méprisant, d’ailleurs. C’est en effet un moyen de pression idéal, qui permet de présenter, d’une façon plus ou moins lyrique, en jouant sur l’inculture des personnes, le travail d’un savant, d’une façon incontestable. On retrouve là ce qu’en politique on appelle le système du parti unique, et on peut réellement parler de totalitarisme intellectuel.

Dans ce paragraphe nous avons vu en fait deux catégories différentes d’intellectuels: d’un côté ceux qui le sont par « esthétisme », pour eux-mêmes. Ceux-là sont des inutiles, et leur présence au sein d’une société ne se justifie pas. De l’autre côté, nous avons ceux qui ont une conscience de classe, les conservateurs. Leur rôle ne se justifie pas plus. La vocation d’un intellectuel n’est en effet pas d’être un associal, mais au contraire un homme qui pense et raconte le monde, c’est-à-dire l’Histoire, la voix d’une société.

Cette deuxième possibilité de l’intellectuel, je la qualifierai de révolutionnaire. C’est en effet la voie d’un retour, d’un renoncement. C’est la voie de l’intellectuel qui ne peut se résigner à son isolement social, et veut être au contraire un « serviteur ». Il ne veut alors plus se contenter de posséder une « sagesse », c’est-à-dire une luci-dité partielle, incommunicable et personnelle, mais écouter et se dé-pouiller. En cela, il devient un pauvre, c’est-à-dire quelqu’un à qui il manque quelque chose, un insatisfait social. Il refuse de n’être qu’un esthète, un acrobate, donc un riche, un bourgeois fermé sur le monde qui l’entoure, confiné dans son intellectualisme. Car il prend conscience de l’inutilité de son travail, si celui-ci n’est réservé qu’à une certaine élite, et imposé à la masse, au lieu d’être partagé avec celle-ci. Il pense en effet que rien n’a de valeur intrinsèque, contrai-rement à ce que la morale a pu lui enseigner, mais que la valeur ne vient que de la résonance sociale (et non humanitaire), au sens physique du mot. (Si vous ne le connaissez pas, il se trouvera toujours un scientifique complaisant parmi vos ami pour vous l’expliquer.)

Nous avons vu que le privilège de l’intellectuel est de posséder quelque chose, une manière de penser ce qui l’entoure, sans que personne ne puisse le voler, le frustrer, donc l’aliéner. En ce sens là. il avait la possiblité d’être un riche, en conservant et défendant ce privilège, de façon plus ou moins consciente. Mais s’il choisit de et être un « prochain lui faudra renoncer à cette forme de liberté, à cette richesse pour se vêtir de pauvreté. C’es C’est elle qui doit être en fait le but de sa recher che, car c’est elle seule qui le rend utile et authentique. Il me semble en effet que ce n’est que lorsque l’intellectuel, en avance sur l’Histoire des autres hommes, accepte de revenir en arrière pour se replonger dans l’Actuel, le réel, c’est-à-dire le Social, donc de faire sa propre révolution, qu’il peut authentiquement penser le monde, et le raconter, c’est-à-dire avoir un langage qui ne soit pas son invention. (Nous reviendrons là-dessus.) Et la seule forme possible de ce retour en arrière consiste en un dialogue vrai entre ceux qui font l’Histoire, et ceux qui la vivent. Un dialogue qui ne soit pas du paternalisme, c’est-à-dire une charité, mais véritablement une rencontre, où chacun veut étriper l’autre pour le connaître dans toutes ses coutures. Du côté de l’intellectuel, cela veut dire qu’il doit chercher à intégrer son travail, son œuvre, à la vie des autres hommes. C’est un effort de conversion qu’il doit mener jusqu’au bout, afin de ne plus rester incompréhensible. Il ne faut en effet pas idéaliser, et croire que l’on peut avoir une pensée immédiatement compréhensible par le profane, non pas qu’elle soit trop élevée, ainsi que le pensent certains, mais par une simple question de différence de cultures. Et quand je dis différence, je ne parle pas d’inégalité. C’est une question de longueur d’onde. Le difficile, et pourtant l’indispensable, est de s’accorder. Il y a donc toute une question de langage à trouver, à mettre au point. Pratiquement, je pense que cela signifie que l’intellectuel doit savoir renoncer à son jargon, qui est pourtant bien pratique, bien confor-table, et se « traduire ». Nous avons vu tout à l’heure l’exemple de la vulgarisation, dont certain de nos Immortels se fait le champion. C’est la relation d’un père à son enfant, quand il lui apprend les bonnes manières. Il lui impose une vérité à priori, donc déformée. Tandis que dans le cas de la traduction, il s’agit au contraire de pou-voir se faire mettre en question, de pouvoir se rendre contestable, de concerner directement celui qui le sera fatalement un jour ou l’autre de façon indirecte. Prenons un exemple, en le caricaturant: Supposons que ce soit un homme seul, et non toute une génération de cher-cheurs (ce qui reviendrait presque au même) qui ait découvert le phé nomène de la fission nucléaire, fondement de l’énergie atomique. Cet homme, s’il avait traduit ce travail, aurait pu être mis en question, et aurait donc eu une vision plus lucide des conséquences de sa décou-verte. C’est le drame de Oppenheimer. Ce n’est qu’un exemple, et les formes de cette transcription peuvent être multiples. Le principal est de savoir qu’il ne faut point se réjouir à priori de son génie, ou de la beauté d’un raisonnement, car ceci n’est pas une fin, mais un moyen de service, c’est-à-dire de progression.

Cette démarche de rencontre sous-entend aussi, il ne faut pas se le cacher, un niveau d’éducation minimum de la part de la masse, un certain intéressement aux problèmes, donné par une initiation de base. Or cette culture populaire, indispensable à une co-gestion de l’intelligence, ou plutôt de l’esprit, ne peut être accordée par un ré gime comme le nôtre, pas plus que les structures qui y sont liées, ce qui doit amener l’intellectuel révolutionnaire à un engagement poli-tique. Nous pouvons au passage remarquer que notre Président de la Chose Publique (2), le type même de l’intellectuel, écrasé de respon-sabilités sociales, tourné vers sa pensée, est un exemple parfait de l’intellectuel passant à côté de sa vocation. Il vit et agit en effet en fonction de sa pensée personnelle, la grandeur de la France, sans se préoccuper des Français. La notion de Guide éclairé est exactement à l’opposé de la notion de pauvreté. Et pourtant, il est chrétien.

Mais dans un dialogue, il ne suffit pas d’être écouté et bien compris. Il s’agit aussi d’écouter et de comprendre. Un bon exemple nous est donné par Simone Weill. Elle se laisse raconter par ceux qu’elle rencontre, et sait réellement les rencontrer. Pour cela non plus il n’y a pas de méthode à conseiller, pas de mode d’emploi à préconiser, mais il y a seulement à essayer de vivre avec, à partager toute l’his-toire d’un monde. Il faut faire que la relation soit réellement à double sens, avec coups réciproques, c’est-à-dire qu’il faut à la fois se laisser prendre et s’emparer. C’est cela que j’appelle l’écoute. Ce n’est pas une résignation, mais au contraire un acharnement à prendre. à s’emparer de ce que celui d’en face peut posséder, de l’obliger à se céder. Et alors, l’intellectuel qui accepte de ne plus vivre pour lui-même, qui accepte de se faire pauvre, trouvera là finalement une nou-velle richesse, moins séduisante que l’autre, mais bien plus vraie, la lucidité. Il ne peut l’acquérir qu’en perdant son absolutisme, et son arrogance. Quand je dis « richesse », il ne faut pas entendre par là la situation de riche, mais plutôt un enrichissement, c’est-à-dire un point de départ, une dynamique, qui n’est point un optimisme. Ce serait au contraire une vérité, donc une angoisse.

Mais même dans la façon de se donner, ou de laisser parler. il peut y avoir de la pédagogie. Cette pédagogie que l’on rencontre obli-gatoirement au niveau de l’éducation des enfants, de la formation des nouveaux intellectuels, du moins dans le système français, et d’où découle toute l’inadaptation de notre enseignement. A cette pédagogie devrait se substituer quelque chose qui soit une co-décou-verte, un co-cheminement, qui serait donc une voie tout à fait différente de la pédagogie, qui, selon un des grands historiens allemands contemporains [Il s’agit de W. Stock, de l’Université de Göttingen.], est la mère de la psychanalyse.

En conclusion de cette étude, nous pourrions voir rapidement (mais je vous engage à approfondir) le cas de celui qui est à mon avis l’illustration parfaite de ce que nous avons défini sous l’appellation de «Intellectuel Révolutionnaire». Il s’agit de K. Marx (4). C’est un homme qui n’a pas voulu avoir une réflexion gratuite, mais forte-ment intégrée à la vie du monde, à l’histoire. Il a su parfaitement incarner la mission des intellectuels être une voix. Son langage a pu être accepté ou refusé, et a pu devenir une réalité. Il ne s’est pas résolu à rester le bourgeois qu’il était par sa naissance, car il a eu la force de se laisser remettre en question complètement, de se suicider socialement. La vraie pauvreté pour l’intellectuel est de refuser le confort, la facilité, pour gagner en authenticité. Au fond, il devrait être un philosophe, phe, au sens littéral du terme.

F. BOUVIER.

1er novembre 1963.


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