Article de Jean Baubérot, publié dans Le Semeur, n°0, 1963.
Qu’est-ce qu’un communiste ?
« Un communiste n’est pas forcément un héros, un saint, ni un sage mais c’est presque toujours un homme qui a choisi d’être celui avec lequel on se gêne moins qu’avec les autres, un non-juif qui a choisi d’être juif, un blanc qui a choisi d’être homme de couleur, un homme libre qui a choisi d’être paria. »
(Claude Roy, « La fin des alibis », Le Monde, 10 mai 1963.)
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« Les Psaumes ont été écrits par des pauvres pour des pauvres » (Causse). Nous sommes donc indécents quand nous les chantons au culte et nous sommes indécents (nous auteurs et vous lecteurs) d’écrire et de lire ce numéro intitulé « pauvreté et progrès ». Ce numéro écrit par des riches pour des riches. Et pour les riches la forme de l’évangile c’est la malédiction : Malheur à vous riches (jamais mauvais riches) et le salut ce n’est pas de croire en Dieu (car le riche ne peut par définition croire qu’en une idole même et surtout s’il l’a nommé : Dieu de Jésus-Christ) mais de devenir pauvre visiblement : Que le riche se glorifie de son humiliation car il passera comme la fleur de l’herbe, il se flétrira dans toutes ses entreprises. (Jacques 1/10-11).
Le summum de l’hypocrisie et de l’indécence : parler de (vouloir et croire en) la pauvreté intérieure, spirituelle (opposée à matérielle). Pour qualifier cette pauvreté-là, nous dit Ellul (1), l’hébreu use d’un terme péjoratif dont la racine implique l’idée de péché d’impiété, de mensonge. Cf. notamment Proverbes 13/7.
Dans la Bible il existe, dialectiquement, et la pauvreté matérielle et la pauvreté spirituelle, mais chacune aboutit très vite à l’autre. Du temps du Fils de Joseph l’observation de la loi était très onéreuse : les dîmes, les voyages à Jérusalem pour les grandes fêtes (avec sacrifices obligatoires), l’impôt du Temple, etc. Un bon Israélite devait donner le tiers de ses revenus environs. Si, par pauvreté matérielle, il ne pouvait, il devenait transgresseur de la loi, pécheur. Et le Judaïsme considérait comme un adultère ce genre de faute.
Mais d’autre part la pauvreté spirituelle (qui n’a rien à voir avec ce que les chrétiens entendent par ce terme) aboutit à la pauvreté matérielle. Ainsi les maudits de Dieu, (et s’ils sont maudits c’est bien qu’ils le méritent, pense l’Église, celle des amis de Job et la nôtre), les mal pensants sur le plan moral, religieux et politique, ceux qui ont mauvais renom et tous ils assument leur pauvreté (sinon ils sont riches). En définitive ils sont pauvres parce qu’ils veulent vivre.
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Et le pauvre vous le connaissez bien. On vous en a souvent et fort mal parlé à l’école du dimanche. Celui qui pour ses propres parents est fou (Marc 3/21 : terme médical qui s’applique à l’état de folie), qui est glouton et ivrogne (Matthieu 11/18, traduction Jérusalem), qui a de fort mauvaises fréquentations (prostituées, publicains, pécheurs), qui ostensiblement et cultivant la provocation pour la provocation viole les pratiques religieuses les plus respectables (Marc 2/23-27, 7/1 ; Matthieu 12/9-14 ; Luc 5/19-33, etc., etc.), qui blasphème (Marc 2/7), refuse d’avoir une parole compréhensible (Marc 4/10-12) de peur que les gens ne se convertissent, déclare être venu apporter la violence (Matthieu 10/34-36), est lui-même fort impoli et violent en parole (Matthieu 23/13 ss ; Luc 11/37 ss) et en actes (Jean 11/14-16 ; Matthieu 21/14 ss. Décisif puisque les Sadducéens étaient bénéficiaires de la foire du temple et avaient le pouvoir) et enfin meurt complètement abandonné de la foule mais aussi des disciples (Matthieu 26/36 ss) et de Dieu (Marc 15/34). Jamais mort ne fut plus méritée à tous points de vue.
Tout est permis. Il viole, profane, blasphème, maudit, refuse de répondre, raille, fouette. C’est utile, cela édifie. En accomplissant ces actes il est pauvre (la morale, la raison, la religion, la bonne renommée, etc., sont contre lui) il est seul. Il est vérité, vie avec c’est-à-dire résurrection.
L’évangile est annoncé aux pauvres. Les autres entendent et ne comprennent point de peur qu’ils se convertissent et vivent.
Le protestantisme (français) : la religion de la bonne réputation. Bon renom maintenant chez les catholiques ; mais aussi chez les libres penseurs, les défenseurs de l’école laïque et toute la gauche. Le protestant est riche. Dieu est visiblement avec lui (Gott mit uns). Il est banquier (tout au moins bourgeois. Il en a la culture et les sécurités même si pasteur il n’en a pas l’argent). Jésus est mort abandonné mais lui vient d’être élu Immortel. Il faut qu’il se surpasse en débilité mentale et fasse venir Billy Graham pour que sa bêtise soit, un court temps, quelque peu dévoilée. Mais alors quel déluge de bonne conscience. Que de gens se croient martyrs et quelles calomnies contre ceux qui osent timidement dire…
Le protestant prospère. Homme arrivé, moral, édifiant (mais tout le contraire de l’édification dont il a été question plus haut) il peut lire sans problème Réforme, Le Figaro, Le Monde bien assis dans son fauteuil. Dehors les gens crèvent et d’autres se font tuer pour vivre avec les autres qui crèvent. S’il est de droite cela ne le concerne pas. S’il est de gauche il verra cela avec sympathie et signera des pétitions. Christ est mort une fois pour toute et se serait orgueilleux d’être un nouveau Christ. Pierre parlait de suivre ses traces ; Paul d’achever dans sa chair ses souffrances.
Nous sommes protestants. Ou si nous (auteurs et lecteurs) ne le sommes pas, c’est un peu tout comme, non ?
Kenose et vie. La kenose c’est un terme du patois de Canaan semble-t-il et pourtant sans aucun arrière plan métaphysique, théologique et religieux Claude Roy dans « la fin des alibis » parle d’une kénose :
Un non-Juif qui a choisi d’être Juif pour que les Juifs et lui-même puissent vivre.
Un blanc qui a choisi d’être homme de couleur pour que les hommes de couleur et lui-même puissent vivre.
Un homme libre qui a choisi d’être paria parce que c’est quand tous seront parias que tous pourront être libres.
Monde mortel et vivant.
Jean BAUBÉROT.
31 octobre 1963.
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- ↑ Cf. Jacques Ellul, « Le Pauvre », in Foi et Vie, nº 2, mars-avril 1951.
