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Pour une éthique sexuelle relationnelle

Article signé René Nicolas, publié dans Le Semeur, n°0, décembre 1963. Pour le sommaire de ce numéro, voir l’Éditorial.


Il est de fait que le critère habituel du mariage est l’état amoureux. Ce critère est-il chrétien ? C’est-à-dire, s’agit-il, véritablement, dans l’état amoureux, de l’amour de l’autre ?

Considérons les raisons données de cet état amoureux (grâce d’une jeune fille ; intelligence d’un homme, par exemple) elles sont égocentriques. Il apparaît clairement qu’être amoureux, c’est projeter ses désirs sur un partenaire. Voilà non pas l’amour du prochain, mais l’amour de soi-même — chose excellente, certes, lorsqu’il s’agit d’un dérivé, d’un produit de l’amour de l’autre ; mais, pris en premier plan, comme critère de l’amour, l’état amoureux est une duperie : il substitue à l’autre l’image d’un Moi inconscient, il révèle une fondamentale aliénation à soi-même, une impossibilité d’entrer en relation avec l’autre, de l’aimer. On sait, d’ailleurs, combien cette imagerie de l’état amoureux est incompatible avec la présence continuelle du partenaire : dans une vie commune, la réalité de l’autre prend rapidement le pas sur la projection amoureuse de soi.

Ne peut-on craindre que notre éthique traditionnelle n’aboutisse à former, d’une manière générale, un inconscient opposé au conscient, une structuration basée sur le refoulement, ce qui, au moins sur le plan dogmatique, est inconciliable avec le christianisme et porte l’antique nom de pharisaïsme ?

L’éthique traditionnelle, en refusant toute vie sexuelle avant le mariage, présuppose que la chasteté — c’est-à-dire l’absence de vie sexuelle consciente et inconsciente — est toujours possible, souhaitable même, quels que soient les caractères, l’âge ou les conditions de vie, qu’elle est compatible avec un plein développement sexuel et affectif. Une personne, longtemps privée de la possibilité de s’exprimer par la parole et contrainte au silence, n’aura-t-elle pas tendance si, brusquement, un auditeur lui est donné, à se répandre en une faconde interminable, sans intérêt pour le visiteur et fort éloignée d’un véritable dialogue ? L’état amoureux ne relève-t-il pas d’un phénomène analogue ?

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Reprenons les raisonnements qui fondent, habituellement, notre éthique sexuelle : « La relation sexuelle, dit-on, a pour sens l’unité du couple ». On en déduit que la seule possibilité de vie sexuelle est la relation sexuelle des époux. Cette déduction nous paraît rapide au moins de deux manières :

a) L’unité du couple n’implique nullement une exclusivité des relations sexuelles : Le mariage n’empêche pas les conjoints de parler à d’autres personnes1. Il est, toutefois, une limite qui dépassée, met l’un des conjoints en situation d’ « adultère verbal » : lorsque le dialogue entretenu avec des tiers devient plus profond et plus important que la relation entretenue avec le conjoint, l’unité du couple est compromise.

Ce qui est vrai du langage l’est également pour cet autre mode de relation qu’est la sexualité : l’unité du couple n’implique pas une fidélité sexuelle mais elle requiert une prédominance fondamentale des relations à l’intérieur du couple sur celles de l’extérieur.

b) Que la sexualité ait un sens relationnel ne permet pas non plus de la cantonner à la relation.

La parole a, certes, pour but la communication avec l’autre, mais elle n’est pas, pour autant, automatiquement liée et réservée au dialogue. La parole peut avoir d’autres sens secondaires qui n’atteignent pas d’emblée la visée du dialogue. Ainsi en est-il, par exemple, lorsque nous pensons — toujours à l’aide de mots.

On peut dire que la sexualité doit servir l’unité, c’est-à-dire la communication totale avec l’autre ; mais ce but ne donne aucune indication limitative sur la conscience de sa sexualité, par exemple, ou sur la vie auto-sexuelle en général. Rien ne permet d’affirmer que la vie sexuelle soit exclusivement d’ordre relationnel et qu’il faille limiter cette vie à des relations au sens immédiat du terme.

Cependant, là encore, tant pour le langage que pour la sexualité, la vie relationnelle doit rester fondamentalement prépondérante, et la vie personnelle non-relationnelle doit lui être ordonnée.

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Ainsi, de deux manières, nous venons de casser la traditionnelle limitation de la vie sexuelle à la relation des époux : l’unité du couple et l’unicité des relations sexuelles ne sont pas liées ; la relation sexuelle n’implique pas de l’obligation de cantonner la vie sexuelle dans l’ordre relationnel.

Mais, en même temps, de deux manières, nous avons validé l’éthique traditionnelle :

a) Nous avons accordé que la sexualité n’est pas a-sensée, qu’elle porte une finalité essentielle. Par là, nous avons assigné à la sexualité une place primordiale : ceci nous interdit toute profanation de la sexualité, tout emploi qui ne serait pas ordonné au sens assigné. L’exclusivité de la vie sexuelle dans la relation conjugale pouvait s’entendre comme l’extrapolation du désir de ne pas user de la sexualité en vain. Il faut rejeter cette extrapolation et conserver ce désir. Pas de « Dolce Vita » qui oublierait le sens de la sexualité2.

En même temps, dogmatiquement, il faut garder une liberté totale, éviter une « totalisation courte » entre vie sexuelle et unité relationnelle, ce qui aliénerait les infinies possibilités de vie. « Tout est permis, mais tout n’est pas utile ».

b) Ce sens fondamental est inchangé : comme pour la parole, la ligne éthique est celle d’une RELATION LIBRE.

Relation

Certes il existe une différence notable entre la parole et la sexualité : cette dernière correspond à un mode de dialogue plus puissant, et il est plus grave de mésuser de la sexualité que du verbe. Mais il ne faudrait pas pour cela, nier la possibilité, pour des formes comme le flirt, le jeu, d’avoir une valeur relationnelle ; même si les formes sont d’apparence totalitaire : même le chien sait distinguer lorsqu’il mord pour jouer et lorsqu’il mord pour de vrai. Seul le fou ne fait plus cette distinction.

L’analogie avec la parole nous incite à rappeler les caractéristiques classiques de la relation : cette relation est « l’échange des personnes », le fait de recevoir la vie de l’autre et de lui communiquer la vie ; le don de soi à l’autre et la réception du soi par l’autre ; ou encore, l’unité dans la diversité des personnes.

Formulons quelques remarques :

  • Qui dit unité dit en même temps altérité. L’une des lignes d’une pédagogie sexuelle sera donc d’utiliser, selon son sens véritable, la sexualité comme moyen de sortir de ce qui est soi-même (son âme, son corps, le cercle de ses proches, son appartenance à un sexe) et de se diriger vers « ​l’autre », vers la découverte du « tu », de la deuxième personne.
  • De même que la Parole s’incarne en un lieu et un temps déterminé (cf. le prologue de Jean), toute relation appelle un engagement, une disponibilité de soi envers le prochain. Et, de part notre limitation de créature, il nous est impossible de vivre en plusieurs temps et lieux à la fois, si bien que la relation implique la concentration de notre attention sur un point déterminé : de même que nous ne pouvons entendre deux personnes à la fois, nous ne pouvons prêter attention à plusieurs « relations » en même temps.

Là encore, deux mises en garde :

Cet engagement que requiert le dialogue n’accompagne pas ipso facto toute relation : que la Parole se donne en Jésus-Christ pour les hommes n’est manifeste qu’à la croix, alors que toute la vie de Jésus, préalablement, était bien une relation avec tous les hommes (NDLR : et les femmes alors), se déroulant dans des circonstances successives, multiples.

Dans le domaine conjugal, l’engagement ne peut se donner que lorsque les personnes sont suffisamment adultes pour discerner ce que sera leur avenir.

Cet engagement n’est pas, théoriquement, lié au temps. Il pourrait être total tout en n’étant que le fait d’un instant. Cependant, à cause de l’imperfection de la relation que nous engageons avec l’autre, imperfection qui est le résultat du péché, il est bon de profiter du temps pour approfondir le dialogue et l’amour avec un être. L’imperfection avec laquelle nous usons de la sexualité comme dialogue nous incite à dérouler l’engagement envers un être, dans le temps. C’est ce que nous appellerons le mariage.​

Libre

Nous avons rencontré plusieurs libertés qui nous étaient données : liberté de disjoindre sexualité et relation, unité et unicité des relations sexuelles, vie sexuelle et charge de sens, dialogue et engagement, engagement et temps.

Dans la parole, de même, liberté nous est donnée d’user des mots pour penser, pour parler à des interlocuteurs différents, pour plaisanter, pour s’exprimer sans engagement ni dans le temps ni dans l’instant. Mais cette liberté de disjonction nous est donnée afin que notre pensée serve au dialogue, que notre parole nous permette de nouer une relation fondamentale avec un interlocuteur, que cette parole soit chargée d’un sens plein, que ce dialogue aboutisse à un engagement, que cet engagement soit approfondi et vérifié dans le temps.

La liberté dont nous parlons ne consiste pas à court-circuiter les disjonctions mentionnées mais à user de ces possibilités afin de pouvoir, en conscience, en connaissance de cause, en adulte, choisir le temps, les lieux et les circonstances qui correspondent le mieux au terme qui nous est assigné la relation dans l’engagement. Jésus-Christ n’a rien fait d’autre en plaçant la croix et la résurrection, non pas à sa naissance, mais à l’âge de trente-trois ans.

Et tout ce qui est dit sur la parole est analogiquement vrai pour la sexualité : liberté nous est donnée afin que nous choisissions en vue du témoignage le plus clair possible de la parole de Dieu le temps, le lieu et le mode où nous aliénerons notre liberté à l’autre.

Précisons, par exemple, que dans le domaine éducatif, il est légitime de charger la sexualité de sens mais que cette charge ne peut nier la liberté ; au contraire, plus on place sur la sexualité un sens fort, plus il faut, en même temps révéler une liberté plus grande. Liberté et charge de sens doivent être proportionnée autant l’un à l’autre qu’à la capacité d’assumation du sujet.

Psychologiquement — la psychologie ayant valeur de signe — cette charge est bonne à condition qu’elle ne stoppe pas ou ne retarde pas ou ne fausse pas le développement sexuel et affectif de la personne. Ceci peut aboutir à une limitation de l’emploi de la sexualité, par élimination de ce qui est asensé. Mais seulement jusqu’au point où commence refoulements et distorsions, le dépassement de cette limite indique que l’on n’a pas encore découvert la nécessaire ampleur de la liberté : on enseigne alors, non pas une relation, mais une aliénation à soi-même signe de péché.

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Ainsi, nous avons vu que, dogmatiquement, il n’y a pas de lien entre unité et unicité, que le mariage a pour but l’unité et non l’exclusivité. À la traditionnelle éthique sexuelle de « boîte de conserve » nous préférons une éthique relationnelle.

Ce bouleversement nous paraît important précisément, à notre époque, du fait du perfectionnement du contrôle des naissances : il en résulte une liberté d’usage beaucoup plus grande de la sexualité. Cette liberté, nous devons en tant que chrétien l’assumer ; sinon notre message, n’étant plus motivé dans la réalité, non seulement ne peut être compris mais s’inverse profondément.

Le lien unité du couple — unicité des relations sexuelles tend à signifier, à légitimer une possession mutuelle des conjoints, à l’inverse d’un libre don de l’un à l’autre.

Cette notion de possession — et la sexualité est un moyen de prédiation puissant — tend à s’appliquer et à se projeter sur les autres domaines de la vie : légitimation à priori des richesses et de leurs défenses dans le sens d’une possession absolue, ceci motive probablement de nombreuses prises de positions politiques. Le système habituel d’éducation des enfants n’est-il pas déduit de l’exclusivité de la vie sexuelle conjugale comme si la vie sexuelle ne commençait qu’au mariage ? Les enfants sont alors des objets, servant de miroir à notre instinct de possession et sont de la sorte maintenus en état d’infantilisme. Une semblable éthique sera d’autant plus marquée que la possession des richesses (argent, culture, religion) est plus grande ; la classe ouvrière y sera beaucoup moins attachée que la bourgeoisie.​

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​L’éducation sexuelle traditionnelle — n’étant plus motivée donc comprise — tend à créer des refoulements lesquels rejaillissent en romantisme, sentimentalité qui fait de l’autre un objet inexistant, qui inverse l’amour en une projection de soi sur son entourage, qui transforme l’ouverture à autrui en un enkystement sur soi-même.

Tous ces refoulements ne concourent-ils pas à l’impossibilité manifeste chez de nombreux chrétiens de se remettre en question devant des problèmes importants ? La religiosité — c’est-à-dire la possession du don, la cupidité appliquée à la foi — n’est-elle pas bien souvent le masque et la résurgence de refoulements inconscients ?

N’y a-t-il pas de nos jours, comme une liaison entre l’éthique sexuelle traditionnelle, la richesse et la religiosité ? Ne s’agit-il pas là d’une tare grave du christianisme contemporain, tare qui aliène son message et l’empêche de s’étendre ailleurs que dans la bourgeoisie occidentale où, même, il est souvent inverti en confort spirituel ​?​

Notes

  1. Pourquoi n’en est-il pas de même sur le plan sexuel ?
  2. Nous avons là des motifs, si ce n’est pas de prudence, du moins de grande attention dans la manière dont nous vivons notre sexualité. De plus il faut ici rappeler le « je me fais tout à tous » de Paul et ses considérations sur la conduite des « forts » vis-à-vis des « faibles ».

René Nicolas.
Octobre 1963.


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