Prédication donnée par le pasteur Roland de Pury au Synode de Livron, le 6 mars 1940.
Ésaïe 42:1-4.
Luc 4:5-13: 9:18-26
Jean 7:2-5
Аросalypse 13:1-9.
Matthieu 12:15-21.

Aujourd’hui nous voyons Jésus qui va par les campagnes et qui guérit tous les malades. Il annonce ainsi le jugement de Dieu qui sera la réparation parfaite de toutes les injustices, la gué-rison éternelle de toute blessure, la consolation définitive de tout désespoir, la libération de toute servitude. Jésus exerce autour de lui, en passant, ce jugement. Les démons et tout leur cortège de misère s’enfuient à son approche. Aucun malheur ne tient devant lui, aucune tristesse ne peut subsister, aucune obscurité ne peut se maintenir. Il est la joie et la lumière. L’homme aveu-gle et muet se met à voir et à parler. Jésus est là et il aide tous ceux que plus personne ne pouvait aider, il est le secours qui arrive à tous ceux qui demandaient D’où me viendra le secours? Il est le bien-aimé de Dieu en qui Dieu a mis toute son affection. Avec lui Dieu nous envoie, non pas quelques pensées affectueuses, mais toute son affection. L’affection de Dieu! C’était donc cela qui nous manquait! On sait bien comme la vie sans affection est un chose affreuse. Sans affection la vie est impossible. Le cœur meurt, asphyxié peu à peu. Le lumignon va s’éteindre. Ici et là, partout, des hommes et des femmes sont emmurés vivants dans le manque d’affection qui les entoure. Ils se dessèchent comme un roseau froissé, ils ne trouvent nulle part ces quelques gouttes d’eau qui suffiraient à les faire rever dir. Il n’y a pas besoin d’être aveugle et muet pour être aussi privé qu’un aveugle et qu’un muet, pour être, aussi solitaire, pour être aussi désemparé, parce qu’il ne s’est trouvé personne pour nous montrer de l’affection. Et maintenant voilà: Dieu nous montre toute son affection. Il nous montre à nous toute l’affection qu’il a pour son Fils. Il nous traite comme son pro-pre fils. C’est inespérément bon. C’est un soulagement indescrip-tible. L’espérance s’est allumée dans notre vie. L’affection de Dieu nous a ressuscité.
Tout cela est bien vrai. Tout cela s’est bien passé autour de Jésus-Christ. Tout cela se passera le jour de son retour. Et cependant son attitude nous étonne. Car il fait une chose étrange à ceux qu’il a guéris il défend expressément de le faire connaître. Et ce n’est pas une fois mais dix fois que nous le voyons faire cette défense, et commander le secret à ceux qu’il a guéris. Nous n’y comprenons rien, car nous sommes tous per-suadés qu’au contraire il nous faut aller publier ce que le Sei-gneur nous a fait. Pourquoi cette défense, qui est à première vue la chose la plus inexplicable de l’attitude de Jésus? Il faut tout de même que nous y prenions garde. On ne peut passer à côté. L’ordre est là. Jésus ne veut pas qu’on le fasse connaître. Pourquoi? Cela nous montre en tous cas une chose l’horreur que Jésus a de la propagande. Et c’est beaucoup plus important qu’on ne pourrait le croire les circonstances présentes nous aideront peut-être à l’approfondir. En effet nous n’avions pas vu jusqu’à quel point la propagande est le moyen le plus efficace que le diable met à la disposition de l’homme. Si Jésus n’était pas le Christ, il aurait pu tout de même faire certains miracles, mais il aurait alors certainement permis qu’on lui fasse de la réclame, ce qui lui eût bien vite valu la domination du monde. Cette défense que Jésus fait aux hommes de parler de lui, équi-vaut très exactement à son refus de se prosterner devant Satan quand celui-ci lui promet tous les royaumes de la Terre. Oui, Jésus écrase la tête du Tentateur quand il fait cela, quand il veut garder le secret, quand il veut garder l’incognito. Il est le Christ dans ce refus et par ce refus, qui, remarquons-le bien, lui barre la route de toute espèce de succès, compromet déplora-blement son œuvre. On entend les hommes se dire à ce propos: « Ce pauvre Jésus, s’il y va de ce train-là, il n’arrivera jamais. S’il ne sait pas exploiter un peu mieux ses succès, il ne devien-dra jamais célèbre ni puissant.» C’était là les tristes réflexions auxquelles se livrait sa famille, quand nous entendons dans l’Evangile de Jean ses frères lui dire : « Pars d’ici et va en Judée afine que tes disciples y voient aussi les œuvres que tu fais. On ne fait rien en secret quand on cherche à se faire connaître. Puisque tu fais ces choses, manifeste-toi au monde !» Et l’Évangile ajoute: car ses frères eux-mêmes ne croyaient pas en lui. Parce qu’ils ne croyaient pas en lui, Jésus ne pouvait donc, pour eux, que chercher à se faire connaître. Leur incrédulité n’est nulle-ment de ne pas croire aux œuvres que Jésus fait. Au contraire, ils ne les voient que trop, ces miracles. Leur incrédulité, c’est de croire que Jésus les fait pour se faire connaître, que ces mira-cles sont des œuvres de propagande. Leur incrédulité, c’est de refuser le secret où Jésus veut demeurer. Tous les hommes demandent pareillement dans leur incrédulité: Allons, qu’il nous montre un peu ce qu’il sait faire, ce Christ, qu’il se manifeste au monde une bonne fois! Qu’il nous montre noir sur blanc ses titres à notre obéissance, et nous marcherons, et nous croirons. Maître, nous voudrions te voir faire un miracle, disent les pha-risiens.
Voilà que les hommes veulent porter sur le bien-aimé de Dieu leurs mains convoiteuses. Voici que cette race incrédule et per-verse veut profiter du Fils de Dieu. Voilà celui qu’il nous faut, voilà notre candidat, celui que nous allons présenter aux élec-tions pour l’empire du monde. Avec lui notis avons toutes les chances de l’emporter. Il faudra seulement bien faire valoir ses qualités Personnalité de premier plan, incontestable génie religieux, guérisseur, consolateur, fortifiant. Jamais on n’aura une candidature plus favorable.
Une seule ombre au tableau: Jésus ne marche pas. Jésus ne pose aucune candidature, Jésus fait tout rater, Il ne veut pas qu’on parle de lui. Jésus échappe aux hommes en se dissimulant dans le secret. Il garde jalousement l’incognito. Tout ce qu’il fait, il a presque peur qu’on le sache, peur que les hommes se méprennent sur ce qu’il est et cherchent en lui tout autre chose que l’affection de Dieu. Il sait bien que le diable n’a qu’une envie, c’est de faire de la réclame au Fils de Dieu, et de pouvoir ainsi lui donner toute la puissance et la gloire des royaumes du monde, au jour de la tentation. Il voudrait bien, lui, Satan, pouvoir donner à Jésus tout ce que Dieu lui donnera au jour de l’Ascension. Et il peut le lui donner, si seulement Jésus se laisse mettre en liste; si seulement Jésus veut bien prêter son nom, sa qua-lité de Christ à l’entreprise, la propagande satanique se char-gera du reste. Car tout est possible à la propagande.
Seulement voilà, il faudrait que Jésus sorte de sa réserve. Tant qu’il garde l’incognito, que voulez-vous que le diable en fasse? C’est clair: Jésus est inutilisable. Il a bien fallu que Satan porte alors son choix sur d’autres candidats, beaucoup moins intéressants d’ailleurs. Il ne se remettra jamais de sa décep-tion, le pauvre. Pensez donc! Avoir espéré faire campagne pour le Fils de Dieu, et devoir se contenter de la faire pour Adolphe Hitler, Michel Staline, ou quelque député à la Cham-bre, ou quelque chrétien trop satisfait de sa conversion.
Ainsi nous voyons le sens de ce qu’on appelle le secret mes-sianique, cette insistance avec laquelle Jésus s’efforce de tenir cachée sa royauté, sa divinité, afin qu’elle ne puisse en aucun cas devenir un objet de propagande, c’est-à-dire être utilisée par le diable. Aussi chaque fois que Jésus défend qu’on le fasse connaître, chaque fois qu’il se refuse à crier sur les places publi-ques, chaque fois qu’il s’arrache à la réclame, il écrase la tête du Malin, il demeure celui sur qui le Prince de ce monde n’a aucune prise; en lui le trésor de l’affection de Dieu est bien caché, mieux que par toutes les forteresses, bien gardé. Personne ne peut nous le prendre. Le Malin ne peut pas s’en emparer. Et notre incrédulité ne le peut davantage. Tressaillez de joie parce que nul ne nous ravira l’affection que Dieu a mise en lui. Nul ne pourra faire servir cette affection à une autre fin que la gloire de Dieu. « Il leur défendit de le faire connaître. » Ainsi Jésus garde l’incognito; ainsi Jésus nous garde l’affection de Dieu. Il ne la laisse pas se répandre et se perdre à jamais dans la réclame. Il ne la laissera pas devenir une camelote religieuse. Personne ne pourra goûter cette affection sans suivre Jésus lui-même sur le chemin de l’abaissement, Jésus méconnu, délaissé, rejeté, et montrer ainsi qu’il est prêt à tout perdre pour conserver seulement l’affection de Dieu.
Nous vivons dans un monde dont le visage démoniaque se montre aujourd’hui presque à découvert, c’est-à-dire un monde livré à la propagande devenue l’ultime moyen de gouverner les peuples et de dominer la terre. « Une bouche fut donnée à la Bête qui proférait des paroles orgueilleuses », dit l’Apocalypse. Le néant ouvre la bouche. La Bête de l’abime fait sa réclame, et « la terre entière, saisie d’admiration, suivit la Bête disant: Qui est semblable à la Bête et qui peut combattre contre elle >> ? La propagande est l’immense parodie de la prédication chrétienne. en
Et là au milieu, voici l’Eglise qui a pour tâche unique, qui a pour mission paradoxale de faire connaître au monde celui-là même qui défend qu’on le fasse connaître, ce roi qui veut à tout prix garder l’incognito. L’Eglise aussi n’est qu’une bouche, une bouche qui annonce Jésus-Christ, et la guérison, et la justice, et l’affection qui sont en lui. Et le tentateur rôde autour d’elle comme autour de Jésus. Il voudrait bien en faire une officine de propagande. Peut-être bien qu’il réussit assez souvent et qu’il nous fait parler comme si l’Evangile était la meilleure des reli-gions, comme si Jésus était un concurrent des maitres de ce monde. Car le chemin de l’Eglise est singulièrement étroit, et quelle tentation pour elle d’utiliser le grand moyen de ce monde toujours à portée de sa main. Car enfin entre la mission et la propagande, entre le témoignage et la réclame, la différence est absolue, mais la distance est toute petite. Le pasteur n’est-il pas toujours en danger de devenir le commis-voyageur du Royaume de Dieu? Vous savez, le type qui déballe sa marchandise à toutes les portes, le convertisseur qui fait valoir ses articles: les guérisons, voyez, et les miracles, épatants les miracles. Çà ne vous dit rien, non, vous préférez les beaux discours, quoi de plus beaux que les béatitudes; ou bien le bonheur, c’est le bonheur que Jésus vous apporte, vous n’en voulez pas ? Le client supplie: Je n’ai besoin de rien, laissez-moi. Mais le commis se fait pressant: Si, je connais vos besoins. Et j’ai autre chose encore d’ailleurs, l’affection de Dieu, des consolations, non ? Un enterrement seulement? Va pour un enterrement. Voyons, pas cher, superbe marchandise, la meilleure des religions, la pana-cée universelle! Profitez de l’occasion! Vous ne voulez pas vous convertir?
Le pauvre client a envie de pleurer de désespoir. Peut-être avait-il besoin d’une de ces choses, mais au milieu de cette récla-me il ne sait plus même de laquelle, il dit oui et amen à tout ce qu’on voudra. Il achète n’importe quoi pourvu que le Monsieur s’en aille. Et le pasteur s’en va, peut-être en se frottant les mains, mais il a étouffé le lurignon, il a brisé le roseau froissé. Voilà l’abîme que côtoie le témoin de Jésus-Christ, et dans
lequel s’il manque de tact, de charité, de discrétion, il tombera certainement. Voilà, bien que poussé jusqu’à la caricature, dans quel sens Jésus défend qu’on parle de lui. Voilà ce que signifie: prendre en vain le nom du Seigneur. Ce nom, ce fameux Je suis qui je suis, dans lequel Dieu se cachait tout en se fai-sant connaître comme aujourd’hui. Dieu se cache en Jésus-Christ pour se faire connaître à nous, et nous porter secours. Il nous guérit, il nous aime, mais en cachette et non pas sur la place publique. Il ne vient en aide qu’à ceux-là qui acceptent une aide cachée. Il ne donne son affection royale qu’à ceux-là qui se contenteront d’une affection parfaitement secrète et qu’ils ne pourront pas faire valoir parmi les hommes, et qui ne leur pro-curera par conséquent aucun avantage, aucune sécurité sur la terre. Jésus est tout pour la foi, il n’est rien pour la vue. Aujour-d’hui plus que jamais la fidélité de l’Eglise ne se mesure point aux formules orthodoxes qu’elle répète, non plus qu’au zèle et à la vie » dont elle témoigne, mais avant tout à la grâce que Dieu peut faire à ses paroles et à ses œuvres d’être un témoi-gnage et non pas une propagande.
Le texte d’Esaïe porte: « Il ne connaîtra ni lassitude ni découragement jusqu’à ce qu’il ait fait triompher la justice, et les nations espéreront en son nom. >> Le courage de Jésus-Christ, son héroïsme, qui laissent loin derrière eux tout ce que les hommes peuvent concevoir comme courage et comme héroïs-me, le seul courage qui ait le droit de porter ce nom et qui soit autre chose qu’une propagande arbitraire faite à telle ou telle action d’éclat, le courage de Jésus tient tout entier dans la per-sévérance inlassable avec laquelle lui le Fils de Dieu, lui le tout-puissant, lui l’unique roi de la terre, garde l’incognito. Cou-rage de tous les instants, sacrifice de tous les instants, l’inco-gnito est la croix que Jésus porte dès la première heure de son ministère. Il ne s’est pas découragé. Pas une fois dans sa solitude qui grandissait, à bout de force, il ne s’est écrié : « Mais oui, voyons, je suis le Fils de Dieu, regardez-moi donc, je vais transformer Jérusalem en pain d’épice et faire pleuvoir des pièces de cent sous. Je vais terroriser les Romains et vous don ner l’empire du monde. >>>
C’est bien cela son courage, n’est-ce pas ? Car il ne peut pas consister à faire des miracles, qui ne lui coûtent rien. Ce qui lui coûte quelque chose et ce qui va finalement lui coûter la vie, c’est de cacher ses miracles, c’est de refuser d’en profiter tant soit peu. Il ne s’est pas lassé d’être méconnu. Nous ne pourrons jamais entrevoir seulement la mesure d’un tel courage et d’une telle solitude. Mais c’est grâce à ce courage que nous vivons, que nous sommes une Eglise, que nous avons quelque chose à dire qui ne soit pas de la réclame. C’est grâce à ce courage avec lequel Jésus maintient secrète sa divinité, maintient l’affection de Dieu à l’abri de notre convoitise, c’est grâce au courage avec lequel il ne répond pas à notre désir charnel de le voir triom-pher, c’est grâce à ce courage inlassable qu’un jour, peut-être proche, sa justice triomphera soudainement, sa justice éclatera sur la terre entière, intacte, pure, glorieuse. La petite graine cachée dans la terre apparaîtra comme un grand arbre et son nom, le nom de celui qui est demeuré méconnu, le nom que nous aurons confessé dans la détresse, pourra être alors à jamais l’unique espérance des nations, cependant que toutes les propa-gandes et leurs propagandistes, toutes les réclames et leurs récla mateurs, retourneront à l’abîme qui les avait enfantés. Amen.
