Article de Suzanne de Dietrich publié dans Le Semeur, 42e année, n°1, en novembre 1938.
« Ils égarent mon peuple en disant:
Paix quand il n’y a point de paix ».
Ézéchiel 13/18.« Celui qui voudra sauver sa vie la perdra ».
Marc 8/35.
Y a-t-il des heures décisives où un peuple comme un individu vend son âme pour sauver sa vie ? Je le crois.

La question ne me quitte pas depuis ce 19 septembre où, pour la première fois, j’ai vu paraître en manchette des journaux ces mots : « French Betrayal ». Ce furent des jours d’agonie mentale ; puis vint, au lendemain de Godesberg, ce redressement soudain de la France prête à marcher comme un seul homme s’il le fallait. Puis vint Munich.
Les peuples qui s’étaient vus au bord de l’abîme, et quel abîme, ont connu un soulagement indicible ; c’est légitime. Les chrétiens ont parlé d’exaucement de prière, de « miracle ». L’avouerai-je ? Ce déferlement d’actions de grâces à une heure où la justice est foulée aux pieds, où une petite nation expie, elle seule, les erreurs de tous, me met mal à l’aise. J’aurais voulu que la France prît le deuil avec son alliée d’hier. Nombre de chrétiens, je le sais, ont donné la note de l’humiliation ; cela suffit-il ? Des centaines de mille de réfugiés sont sur les routes de Bohême ce sont les fautes de notre politique qu’ils paient ; cela empêche-t-il beaucoup de Français de dormir ? Dieu le veuille.
Ce que je sais, c’est que, débarquée au Havre le 3 octobre, j’ai eu un haut-le-cœur en lisant la presse française. Le Temps a eu ce jour-là pour la Tchécoslovaquie quelques phrases de condoléance polies et l’a remerciée de s’être sacrifiée pour la paix du monde. Et voilà. Quant à l’ensemble de la presse de droite1, — quant à toute cette bourgeoisie française qui, entre 1920 et 1933, « envahissait à tout propos une Allemagne désarmée », elle lèche aujourd’hui les bottes d’Hitler. Son culte va à qui « réussit ». Elle est toute mûre pour l’Europe nouvelle que M. Hitler va nous faire.
Il est une autre France ; on a vu son visage une fois de plus aux heures de la mobilisation ; cette France-là hait la guerre ; mais s’il avait fallu se battre elle l’aurait fait. Et elle aurait su pourquoi.
Le bilan politique de ce mois de septembre est assez clair. Une politique de gangsters s’est instaurée en Europe avec l’assentiment de la France et de l’Angleterre. Cette politique n’est pas née d’hier et nous l’avons vu opérer ailleurs ; mais c’est tout de même la première fois qu’elle opère avec notre consentement. Que les accords de Munich, humainement parlant, vaillent mieux que la guerre, c’est probable ; moralement, ce n’est pas certain ; aucune paix durable ne peut être fondée sur une trahison. Or, tout nous montre aujourd’hui que les « garanties » de Munich n’en étaient point et que c’est la Tchécoslovaquie tout entière que nous avons livrée à la merci d’Hitler. L’effroyable dilemme auquel nos gouvernants se sont trouvés acculés est l’aboutissant d’une politique de faiblesse, de compromis et de lâcheté. Nous n’aurions eu vraisemblablement ni la guerre ni Munich si notre défense aérienne nous avait permis de parler à Hitler sur pied d’égalité. Notre gauche française a là sa lourde part de responsabilité et nos pacifistes à tous crins, chrétiens ou autres, ont de quoi méditer.
Nous avons affermi pour longtemps les régimes de violence. Il faut avoir le courage de le voir et de le dire et de regarder où cela nous mène. Il faut savoir qu’en ce 28 septembre la France a abdiqué en Europe un rôle séculaire, pour longtemps et peut-être pour jamais. C’est elle la vraie vaincue des accords de Munich. Et le monde entier le voit et le sait. Je me soucie peu de notre « prestige », car çà, ce n’est qu’une grandeur humaine ; mais il faut qu’on sache que pour toutes les petites nations de la terre, la parole de la France ne compte plus. Or, jusqu’ici, elle comptait.
Alors, c’est simple : nous allons assister à « l’alignement à l’Axe » de toutes les petites nations européennes, à tout le moins de toutes celles qui se trouvent à l’est de Rome-Berlin, mais je ne suis pas sûre que le mouvement s’arrête là. La Slovaquie a fait déjà une manière de profession de foi ; d’autres suivront, parce que cela devient une question de vie ou de mort. Du Rhin à la mer Noire, adieu la liberté.
Et nous ? Je ne sais pas. Il est peut-être encore temps de nous ressaisir, mais c’est la onzième heure. Il s’agit de savoir si nous saurons sortir de la démagogie sans tomber dans la dictature. Le salut de la France n’est pas au-dehors, dans une amitié ou une alliance quelle qu’elle soit, mais au-dedans.
Laissons là le bilan politique et faisons notre bilan de chrétiens.
Je le dis sans ambages, ce qui m’a le plus troublée au cours de ces journées, c’est la carence des chrétiens. C’est l’aisance avec laquelle ils ont crié : Paix ! Paix ! là où il n’y a point de paix. Nous n’avons eu, si je puis dire, ni le courage de la paix (1920-1933), ni celui de la guerre (1933-1938). Nous avons méconnu la doctrine chrétienne fondamentale, celle qui veut qu’il n’y ait de paix que dans la justice. Le Christ est « notre Paix », parce qu’il a accompli toute la justice. Toute paix consentie hors la justice est mortelle. C’est ce que les chrétiens partisans de la « paix à tout prix » n’ont jamais compris.
J’entends encore la voix basse et vibrante de Charles Gides dénoncer en 1919-20, rue Jean-de-Beauvais, les injustices du Traité de Versailles ; en lui grondait la colère des prophètes. Combien l’ont suivi ? Combien d’entre nous ont été révisionnistes quand de l’être vous rendait impopulaire ?
Mais qu’on ne vienne pas me dire aujourd’hui que le Diktat de Munich répare celui de Versailles. Nous consoler de cette manière-là n’est qu’une lâcheté de plus.
Beaucoup d’entre nous voient depuis longtemps le danger des alliances que la France a contractées. (Les vieux prophètes d’Israël ont sur la politique des alliances des paroles que tout chrétien ferait bien de méditer). Mais les avons-nous dénoncées, à nos risques et périls ?
Qui a donné à la Tchécoslovaquie ses minorités ? Nous. Avons-nous posé des conditions pour sauvegarder les intérêts de ces minorités ? Non. Apaiser aujourd’hui nos consciences en invoquant ces minorités, d’ailleurs les mieux traitées d’Europe, c’est esquiver le vrai problème : la rupture de la parole donnée. Du jour où les traités n’ont plus de valeur, aucun ordre international n’est possible.
Si la Tchécoslovaquie avait été envahie, dit-on, nous aurions marché. Je l’espère bien. On ne l’a pas envahie ; l’agresseur s’est contenté de lui mettre le couteau sur la gorge ; les deux bonnes amies lui ont tenu l’une les poignets, l’autre les chevilles, et lui ont dit : laisse-toi amputer et tu auras la vie sauve. Puis elles ont serré la main de l’opérateur et lui ont dit plus rien ne nous sépare désormais !
Savez-vous le texte qui m’a hantée en ce début d’octobre ? C’est le plus sinistre de l’Évangile : « À partir de ce jour-là, Hérode et Pilate devinrent amis. »
Malheureux chrétiens, ne voyez-vous donc pas que tout ce qui s’est trafiqué là n’est pas de Dieu, mais du diable ? Quand prendrez-vous le sac et la cendre ?
Laissons le passé et regardons le présent.
Un chrétien doit regarder les réalités en face. La France avait, je le crois, une grande mission en Europe ; elle a failli à cette mission ; elle expie en ce moment vingt années de fautes. Il faut le reconnaître avec humiliation, avec tristesse, et nous tourner vers l’avenir. Notre plus grande maladie européenne et française de ces dernières années a été la peur : peur du bolchévisme, peur du fascisme, peur de l’Allemagne, tout çà mène… à Munich. Il faut nous libérer de la peur.
Un chrétien sait que les empires croulent et que Dieu demeure. La Bible et l’histoire sont là pour lui dire la pérennité des empires, colosses aux pieds d’argiles, qui, un jour ou l’autre, s’écrouleront sous leur propre poids.
Ceci dit, reconnaissons qu’un temps d’épreuve va commencer pour l’Europe chrétienne dont nul ne peut mesurer encore l’étendue et la durée. L’antagonisme irréductible des régimes totalitaires et de la foi chrétienne est aujourd’hui abondamment démontré le chrétien est un homme intérieurement libre et cela ne lui sera jamais pardonné. Au fur et à mesure que l’hégémonie hitlérienne s’établira sur l’Europe, non pas nécessairement militairement (aujourd’hui, posséder la force suffit, la déployer n’est même plus nécessaire), mais économiquement et idéologiquement les chrétiens seront appelés à abdiquer ou à souffrir. Il s’agit de nous préparer à cette lutte-là et de rassembler nos forces, car nous ne savons quand notre tour peut venir. Il s’agit de soutenir de toute notre prière et de notre foi ceux de nos amis pour lesquels l’heure de la tentation, l’heure des choix nécessaires va sonner. Mais il s’agit aussi, pour nous autres chrétiens, Français, de nous souvenir que nous sommes responsables devant Dieu des destinées de notre patrie et de ne pas la laisser aller à vau-l’eau sans coup férir ; nous ne nous sommes que trop réfugiés dans un abstentionnisme pieux. Entrons dans la lutte civique, mais entrons-y en hommes pour qui le royaume de Dieu et sa justice sont premiers ; en hommes qui jugent sainement des choses de ce temps, parce qu’ils les voient dans la perspective de l’éternité.
Octobre 1938.
Suzanne DE DIETRICH.
Notes
- À quelques notables exceptions près ↩︎
