Article de Paul Ricœur publié dans Le Semeur de mai 1936. Ricœur avait alors 23 ans — il deviendra écrivain, philosophe et professeur universitaire.

Nous assistons en ce moment à la restauration de la notion de personne ; cette restauration se situe le plus souvent au carrefour d’un approfondissement philosophique et religieux, et d’un effort socialement constructif. Je n’en montrerai aujourd’hui que la face spéculative.
I. La personne et l’individu
Qu’est-ce qu’une personne ? Nous pouvons en avoir une idée négative en l’opposant à ce qui n’est pas la personne.
Depuis ma naissance, je suis lié à un corps, c’est-à-dire à un système de forces biologiques, psychologiques, sociologiques que je n’ai pas choisies, que je n’ai pas faites.

Les forces biologiques assurent un équilibre vital (réglé par un système de sécrétions internes, etc.) et tendent à me donner un certain tempérament. La personne n’est pas le tempérament.
Les forces psychologiques sont un système d’habitudes, de tendances, d’instincts, pour une part hérités, pour une part grossis des acquisitions individuelles ; ce capital mental prolonge mon tempérament pour en faire un caractère ; la personne n’est pas le caractère.
Mon caractère ne se développe pas comme une plante de serre : il se nourrit des apports d’un milieu économique, social, moral, religieux ; une certaine mentalité marque son empreinte sur mon caractère : foyer pauvre, milieu d’affaires ou d’intellectuels, climat religieux, atmosphère de désinvolture, ou de sécheresse morale. Un « on », tyrannique, me pétrit, me forme. Mais dans la mesure où ce que je fais s’explique par ces forces anonymes, je ne suis pas une personne.
2. La personne et la science
Faisons un pas de plus : le tempérament, le caractère, la mentalité obéissent à des lois plus ou moins approchées ; cela veut dire que toutes les fois que certaines conditions sont données, je peux prévoir certains effets. Ce qui n’est pas la personne est objet de science, est prévisible. Dans la mesure où l’homme est objet de science il n’est pas une personne.
3. L’acte et la personne
Qu’est-ce donc que la personne ? Je suis personne quand JE fais ce que je fais, c’est-à-dire, au sens radical, et radicalement actif du mot faire ; quand ce que je fais s’explique non par toutes les forces déterminées, mais par moi, par ma libre décision. La personne agit et n’est pas agie. La notion d’acte est évidemment une clef de l’idée de personne. La personne, c’est ce qui revendique un certain acte, ce qui se solidarise avec cet acte, en assume les conséquences, en est responsable. Avouons-le, ici, les mots cassent ; nous arrivons dans un domaine où selon le mot de Descartes nous pouvons « toucher » mais non « embrasser », comme on fait une montagne. Il est certain que l’acte ne peut être saisi du dehors, mais n’est acte que pour l’agent, ou celui qui peut sympathiser comme du dedans avec lui. La personne c’est Moi, et Toi, et jamais Lui ou quelqu’un ; l’acte c’est mon acte, ton acte, mais jamais un acte. De personnalité, l’acte se dégrade en geste. Dès lors, acte et personne sont irréductibles à toute démarche métaphysique qui consisterait à les traiter comme des objets, des entités, voire même des existences, et à construire sur eux un système. L’acte et la personne, à la différence des essences et des valeurs, ne peuvent pas être les éléments d’une philosophie1.
4 L’acte et l’instant
L’acte, disent les personnalistes, n’est pas dans le temps, mais dans l’instant. Cette idée peut être approchée par le biais suivant : l’individu obéit aux lois de son tempérament, de son caractère, de sa mentalité. Or ce qui est déterminé est dans le temps : en ce sens que le présent s’explique par le passé et rend raison du futur. Au contraire, l’acte vrai s’explique par soi, il est en quelque façon étranger aux implications de la durée ; il est position pure ; il est l’instant opposé à la durée.
Bien plus, s’il est vrai que l’instant opposé au temps, est homogène à l’éternité, et en est, dans le temps, la seule approximation, on peut dire que l’acte exprime l’éternité.
5. La personne et l’incarnation
Mais, dira quelqu’un, je suis une personne ; cela n’empêche point que je n’aie tempérament, caractère, mentalité. Vous avez opposé ces deux faces de l’homme. Comment les raccordez-vous ?
Précisément : il est temps de surmonter le point de vue du dualisme hérité de Descartes : je ne suis pas d’un côté âme, de l’autre côté corps — d’un côté personne, de l’autre côté individu. Je suis un tout unifié. Je suis chair. Ce qui signifie : je suis en même temps vocation libre (et je crée quelque chose dans le monde), et je suis en même temps un corps parmi les corps. C’est le paradoxe central de la notion de personne : le paradoxe de l’incarnation². Ce paradoxe a une portée existentielle, en ce sens qu’une certaine situation concrète, la situation la plus concrète de l’homme, ne peut être appréhendée que par le biais de deux affirmations en état de tension. Le paradoxe est même le plus souvent la seule façon d’approcher le concret. « La personne est l’impensable incarnation de l’éternité dans le temps » (D. de Rougemont).
Mais le « raccord » de la personne et du déterminisme peut dans certaines crises, la personne est ce qui suspend le déterminisme. La personne est alors capable de lettre en échec les prévisions de la caractérologie
et de la sociologie. « Qui a bu boira » dit la science de l’homme, jusqu’au jour où une personne rompt le cercle fatal. Dès lors, l’homme est personnel dans la mesure où il empêche les sciences de l’homme d’être rigoureuses.
Autrement dit, mes actions relèvent plus ou moins de la création ou du déterminisme selon que j’agis ou que je suis faible, que je m’affirme ou que je démissionne : si je suis faible, si je suis esclave, le déterminisme est absolument vrai. La personne est ce qui met en défaut les lois. Elle les contraint de n’être qu’approximatives, car la rigueur des lois mesure notre dégénérescence.
On peut appliquer ces remarques au déterminisme marxiste : Marx dit que la structure économique pèse lourdement sur l’idéologie au point de la déterminer ; ceci est vrai ; mais ceci n’est vrai qu’en gros : « Dans l’état présent, seules quelques âmes échappent à l’entreprise du déterminisme économique. Le déterminisme est la loi d’airain d’un monde pécheur assez indifférent dans son ensemble à la vie surnaturelle » (Manifeste de Terre Nouvelle). Je dis : dans son ensemble, car un déterminisme radical signifie qu’il n’y a plus de personnes pour agir. Les déterminismes tendent à nous pousser dans tel ou tel sens, comme une pesanteur. La personne a pour tâche d’entrainer les lourdeurs de la chair, et parfois de tourner l’obstacle.
6. Vocation, engagement, témoignage
Il me reste, pour terminer, à indiquer très sommairement comment en fait et pratiquement la personne se manifeste. Essentiellement par une vocation et une responsabilité. Les meilleures consciences (religieuses ou non), ont toujours senti que leur tâche était d’écouter l’appel de quelque utopie, de quelque mythe, de quelque valeur dont elles avaient la charge : entendre cet appel, c’est avoir une vocation ; la personne prête à y répondre se sent responsable ; elle s’engage dans la mesure où elle s’efforce d’inscrire sa vocation en actions visibles dans la durée — de l’incarner. Ses actions sont des « témoignages » de sa vocation. La pointe extrême de l’engagement, du témoignage, de la responsabilité, de la vocation est le sacrifice : la chair s’efface dans l’ordre visible devant la vocation. Le suicide, qui dans cet ordre visible est indiscernable du sacrifice, en est l’exacte antithèse : il est négation pure de toute vocation.
7. Retournement merveilleux
Le chrétien a quelque chose d’essentiel, de subversif à ajouter : pour lui la personne ne s’achève que dans le don qu’elle fait d’elle-même à Dieu. Retournement merveilleux : pour créer, le chrétien se laisse créer, pour vivre, il meurt à lui-même. Celui qui conservera sa vie la perdra…
À la différence du nietzschéen, du stoïcien qui ferment la personnalité sur elle-même et sur son agressivité, le chrétien sait qu’il ne possède que ce qu’il reçoit de Dieu et donne en amour à son prochain. La personne se trouve au terme de sa dépossession en Dieu.
Je suis le plus personnel au moment où je songe le moins à l’être. Pourquoi ? Parce que la personne est appelée non par une utopie, un mythe ou mème une valeur, mais par le suprême concret, la Personne en soi, Jésus « limite atteinte de la personne dans l’histoire ». (Denis de Rougemont).
Paul Ricœur
Notes
1. ↑ En ce sens, Gabriel Marcel écrivait récemment : « Je dénie pour ma part entièrement au philosophe tout pouvoir dictatorial sur des idées de ce genre ». Recherches philosophiques 1939-35. Dire par exemple : la personne, c’est l’acte, c’est disposer de ces deux notions, comme on manie des objets. Au reste, c’est à un pareil défaut que toute la suite de cette note se heurte. Personne et acte sont des verbes : « j’agis ». En parler, c’est les ériger en substantifs, en entités, et les dégrader.
2. ↑ Trop souvent, on tend à sous-estimer les servitudes réelles liées à la nature corporelle de l’homme. Dans son article : « Destin du siècle ou Vocation de l’homme », D. de Rougemont, assimile le déterminisme à une attitude de démission, et cherche « l’origine permanente et virtuelle des dictatures, dans un fléchissement en nous du sens de notre destinée personnelle ». Je crois que notre vocation est conditionnée par les permissions objectives du physique, du mental et du social. Et cela, parce que je suis mon corps. A. Comte a raison : mettez le plus grand philosophe du monde la tête en bas ; il cessera de raisonner.
