Extrait d’une allocution de M. le Doyen Raoul Allier, prononcée à une séance de rentrée de l’Association des étudiants protestants de Paris vers 1920.
Excusez-moi, si j’ai l’air, au début de cette allocution, de traiter une question personnelle. J’ai accepté la présidence du Comité de l’Association. Ainsi, à tous les Comités dont je fais partie et dont toute l’attention est si souvent absorbée par les perspectives de déficit, j’en ajoute un autre1 dont les préoccupations d’ordre matériel ne sont pas précisément absentes ; et il y a des personnes pour s’étonner que les efforts que je dois faire pour aider d’autres œuvres à trouver leurs ressources viennent se compliquer d’un autre effort pour seconder notre Association dans l’établissement si laborieux de son propre budget. Leur étonnement ne me surprend pas ; mais je tiens justement à dire que mon acte a une signification très nette et dont je vous demande la permission de dire un mot.
Tous ceux qui êtes ici, membres de notre Association ou amis de l’Association, vous allez consacrer une grande activité à rechercher autour de vous ce qui est nécessaire pour faire vivre notre œuvre. Vous savez bien à quels propos vous ne manquerez pas de vous heurter. Bien des protestants à qui vous vous adresserez vous diront qu’ils ont déjà beaucoup d’œuvres à soutenir et qu’il leur est bien difficile d’en ajouter une autre à toutes celles-là. Eh bien ! ce qu’il faut répondre, c’est que nous ne sommes pas une œuvre qui s’additionne avec les autres. Nous prétendons organiser celle qui doit assurer la vie des autres.
Il n’y a pas là, de ma part, un paradoxe. Je suis assez mêlé à l’existence et aux souffrances de toutes nos Églises, de toutes nos sociétés d’évangélisation de notre Société des Missions, de tant d’autres Comités, pour ne pas savoir quelle est la grande détresse dont souffre le plus notre protestantisme. On songe, en général, à la question d’argent, et l’on n’a pas tort d’être obsédé par elle, surtout quand on pense que le mot de déficit est le synonyme administratif de véritables souffrances qui sont supportées par les pasteurs de nos églises, par les ouvriers de l’évangélisation, par nos missionnaires, par tous ceux auxquels nos différentes sociétés ne parviennent pas à porter secours. Il y a là une situation poignante et à laquelle on ne pensera jamais trop devant Dieu. Mais, à côté de cette misère matérielle, il y en a une autre partout, nous manquons d’hommes Les églises, les sociétés d’évangélisation, les missions ont une vue très précise de ce qu’elles auraient à faire dans ce pays ; mais il leur arrive trop souvent de ne pas trouver à leur disposition les individualités actives dont elles ne peuvent pas se passer.
Et voilà pourquoi elles doivent regarder avec reconnaissance et espérance vers ce que nous tentons de faire ici, vers ce qui, Dieu merci, s’y fait. Elles ont une inquiétude toute naturelle en pensant à ceux de leurs jeunes gens qui, après avoir quitté nos villages ou nos villes de province, s’en vont vers le grand Paris pour achever d’y préparer leur carrière. Elles se demandent ce qu’y devient leur foi chrétienne et protestante. Elles se demandent si, le jour où ils retourneront au foyer natal, elles retrouveront dans leurs anciens catéchumènes les laïcs décidés à prendre leur part de la grande tâche. Elles n’ont pas tort de se poser toutes ces questions ; et nous tous, qui sommes réunis ici, nous pensons avec un serrement de cœur aux centaines d’enfants de nos Églises qui sont là, tout près de nous, au quartier latin, et qui perdent le contact avec ce dont ils ont reçu le meilleur de ce qui est en eux. Notre groupement a précisément pour but de rétablir, pour tous ceux que nous pouvons amener ici, le contact avec nos Églises et surtout avec le Christ lui-même.
Il ne s’agit pas pour nous de représenter, au milieu du quartier latin, un protestantisme sectaire et pharisaïque qui prétendrait avoir je ne sais quel monopole spirituel. Nous convions à venir ici non seulement les fils de nos Églises, mais tous les esprits sincères, toutes les consciences loyales qui veulent étudier avec nous les problèmes de la vie intérieure, se pencher avec nous sur l’Évangile, interroger avec nous le Christ, lui demander avec nous : « Que peux-tu pour notre propre existence et pour le monde qui nous entoure ? » Nous ferons tout pour que, respectueux de notre originalité protestante, ils trouvent auprès de nous tout le respect affectueux auquel ils ont droit. Nous savons que la vérité ne s’épanouit pas en serre chaude, mais qu’elle a besoin, pour fleurir, d’une atmosphère de liberté. C’est cette atmosphère que l’on respirera toujours dans cette maison.
Mais nous n’y oublierons jamais les Églises qui nous ont élevés. Nous connaissons beaucoup de leurs insuffisances. Il nous arrive de gémir sur ce qu’on peut y voir trop souvent et aussi sur ce qu’on n’y voit pas assez. Mais nous sommes nombreux qui, après avoir erré à la recherche d’un plus chaud asile pour les âmes, après avoir éprouvé toutes sortes de déceptions, aboutissons à cette conclusion que nos Églises sont encore, dans l’universelle misère spirituelle, ce qu’il y a de meilleur. Et nous voudrions ici ne pas nous contenter de leur décerner ce certificat dont elles pourraient parfaitement se passer, mais nous mettre en état de payer un jour, sous une forme quelconque, la dette qui est la nôtre à leur égard.
Mes chers amis, vous rendez-vous compte de la situation dans laquelle nous sommes ? Vous rendez-vous compte que nous n’avons plus assez de pasteurs pour toutes nos communautés ? Je ne viens pas vous demander d’accourir dans les Facultés de Théologie pour fournir à nos Églises un plus grand nombre de conducteurs consacrés. Cela, je n’aurais pas le droit de le faire. Il n’y a que la vocation intérieure qui ait le droit, ici, d’agir. Mais voici au-devant de quoi nous allons. Dans les temps qui viennent, nous verrons, dans certaines régions, un pasteur installé au centre d’un certain nombre d’Églises qui n’auront personne à leur tête, il faudra qu’il circule avec de nouveaux moyens de locomotion qu’on metta à sa disposition. Il faudra qu’avec une petite automobile ou une motocyclette, il coure de village en village. Ne voyez-vous pas qu’il s’épuisera à la tâche, s’il n’y a pas, dans chacun de nos villages, les hommes et les femmes qui seront des centres rayonnants de vie et d’activité ? Il faut qu’il ait, autour de lui, un conseil presbytéral qui ne soit pas composé de simples figurants, mais de personnes dévouées et résolues à donner d’elles-mêmes. Il faut que, dans chacune de nos annexes, il y ait quelqu’un ou quelques-uns sur qui il puisse et doive se reposer, sur qui il puisse compter. Les temps sont finis où un pasteur pouvait se charger de tout dans sa paroisse. Désormais, il ne pourra être qu’un chef, un inspirateur. Il faut qu’il ait autour de lui des cadres et que, dans ces cadres, il y ait des troupes.
Du coup, vous apercevez l’importance de ce que nous faisons ici. Nous ne sommes certes pas une école de théologie. Mais nous y fortifions nos convictions. Nous nous initions aux besoins de l’heure présente. Nous contemplons en face nos devoirs. Nous nous préparons à être, en toute simplicité, dans le milieu où Dieu nous appellera, les témoins dont lui-même et le Christ ont besoin, les témoins dont ils ne peuvent pas se passer pour leur œuvre de sauvetage intégral.
Mes chers amis, je n’ai pas le fétichisme de la culture. Je suis sorti d’un milieu de paysans et j’ai constaté, dans ce milieu et dans beaucoup d’autres que j’ai traversés depuis, que les plus humbles de ce monde peuvent être des ouvriers de choix entre les mains de Dieu. Je sais telle Église qui a dû l’essentiel de sa vie, non pas aux plus riches ou aux plus instruits de la paroisse, mais à quelque pauvre créature qui était pauvre soit des biens de ce monde, soit d’instruction supérieure, mais qui était riche de la puissance de l’Esprit. Mais, tout en n’ayant pas ce fétichisme spécial qui fait parfois le ridicule des intellectuels, je connais assez notre peuple — qui, par là, ressemble singulièrement au reste de l’humanité — pour savoir que, lui, il a souvent la superstition du savoir. Celui qui a été étudiant et qui rentre chez lui comme médecin, comme notaire, comme juge de paix, comme vétérinaire, celui-là est « le Monsieur qui sait ». Il est une autorité quand il s’agit de problèmes qui ne sont pas purement pratiques et qui intéressent l’intelligence. Il n’est pas vain que ceux qui sont investis de cette autorité, ceux qui sont des autorités, ne se trouvent pas déplacés à côté d’un pasteur, ne trouvent pas indigne d’eux l’activité dans l’Église, ne craignant pas, quand l’occasion s’en présente, de se prononcer pour le Christ.
Et voilà pourquoi, en plein Quartier latin, à côté de la Sorbonne, comme Paul le faisait à Athènes, nous dressons la Croix et nous invitons les fils de nos Églises, tout en étant des hommes de leur temps, des hommes ouverts à tous les souffles pourvu qu’ils soient purs, à se préparer pour l’heure des témoignages nécessaires…
Et maintenant, comprenez-vous pourquoi j’ai dit que nous n’étions pas ici une œuvre à côté des autres œuvres ? Nous sommes l’œuvre — et je voudrais que tout notre protestantisme parisien ou départemental l’entende — nous sommes l’œuvre où se forment, pour les comités de demain, pour les conseils presbytéraux de demain, pour les œuvres de demain, les hommes que l’on appelle de tous les côtés et qu’on se plaint de ne pas voir accourir. Ah! non, qu’on ne nous reproche pas de détourner ici une parcelle des dons qui devraient aller à nos Églises ou à nos différentes œuvres. C’est un placement pour Dieu que font les Églises et leurs amis en nous aidant à vivre.
Mes chers amis, je compte sur vous pour donner à notre peuple protestant la sensation que, dans ce coin du Quartier latin, dans l’humilité, dans une fraternité toujours croissante, dans une émulation de travail professionnel et de dévouement chrétien, se préparent les hommes par lesquels l’Évangile éternel se recommandera, par lesquels le protestantisme vivra.
Notes
- M. Raoul Allier venait d’être appelé à la présidence du Comité de l’Association, en remplacement de M. le Doyen Vaucher. ↩︎
