Article de Suzanne Bidgrain publié dans Le Semeur en mars 1919, n°5. Ce rapport a été lu à Paris, à la réunion de la Fédération, le 23 février 1919. Suzanne Bidgrain (1879-1961) est secrétaire de la Fédération universelle des associations chrétiennes d’étudiants de 1925 à 1929.

C’est surtout pendant les trois dernières années de guerre qu’il m’a été donné de connaître de tout près les efforts des associations féminines. De 1914 à 1916, le poste de secrétaire des associations d’étudiantes et de lycéennes n’a pas été occupé, et c’est dans la période précédant la guerre que se place l’activité de mon prédécesseur Mlle Lizzie Meyer, maintenant Mme P. Maury. Pour comprendre où en était la Fédération féminine avant la tourmente qui vient de passer sur nous, il faut rappeler en quelques mots le travail de celles qui ont été les ouvrières de la première heure, la plus difficile de toutes à vivre : Mlle Meyer, secrétaire générale et Mlle Kellermann, secrétaire de l’Association de Paris. Celle-ci, notre première Association d’étudiantes de la Fédération, fondée par Mme Pannier en 1905, a été la première association d’étudiantes en France, précédant l’Association générale ou tout autre groupement d’étudiantes françaises. Pendant neuf ans, Mlle Kellermann en a été secrétaire avant d’accepter la direction de notre Maison d’étudiantes, et elle a eu sa très grande part dans toutes les étapes franchies par l’Association de Paris. En 1914, l’Association avait déjà connu de belles heures de ferveur religieuse, et elle avait rendu par son premier local exigu, mais si accueillant, au 21 de la rue Jean-de-Beauvais [5ᵉ arrondissement], et surtout par son restaurant, fondé en 1910 sous la présidence de Mme Allier, les services les plus réels à des étudiantes de tous les milieux. C’était la plus prospère en même temps que la plus ancienne de nos associations de France.
En province, les premières associations d’étudiantes s’étaient ébauchées à Montpellier et à Bordeaux, et c’est au travail de Mme Maury que les premières associations de Lycéennes sont dues. Sous son ministère, les lycéennes de Montpellier, Bordeaux, Lyon, Valence, Lille, Castres, Montauban, se groupèrent, et deux camps de vacances pour lycéennes furent organisés dans le Tarn.
Il faudrait insister pour être complète, je ne le fais pas parce que c’est du temps de guerre qu’on m’a priée de parler.
Mlle de Dietrich dirait mieux que moi les premiers effets de la guerre sur l’Association de Paris. Mlle Kellermann était infirmière, on se demandait s’il y aurait encore des étudiantes, on croyait presque à une interruption de l’œuvre pendant toute la durée de la guerre ! D’autre part, beaucoup d’étudiantes slaves étaient échouées à Paris et leur détresse s’imposait à l’attention de M. Allier et de Mlle de Dietrich. Les Associations de province subissaient la même crise et n’avaient plus de secrétaire pour les encourager. C’était le désarroi. Naturellement, Paris se ressaisit vite, et vit de plus en plus son champ de travail grandir au lieu de diminuer. En réalité, c’était une ère de progrès qui s’ouvrait pour les associations féminines, à cause même des difficultés croissantes de la vie qui poussent plus de femmes au travail, et qui nous offrent aussi plus d’occasions de les servir. Le mot « ère de progrès » aurait quelque chose de choquant, n’est-ce pas ? si l’on ne se souvenait que l’idée de service est notre raison d’être même, et que c’est dans l’épreuve que nous devons le plus nous affirmer.
Une courte statistique des dernières années montrera le cadre extérieur de l’œuvre. Au début de l’année 1915-1916 nous avions sept associations en tout. En février 1916, le mouvement des Volontaires se créait. À la fin de l’année 1916-1917, nous avions quatorze associations comptant environ 230 membres. De plus, trois cercles d’étudiantes avaient été ouverts dans la même année : Lyon, Paris, Montpellier. À la fin de l’année 1917-1918, vingt associations et quatre cercles ; le foyer de Toulouse venait de s’ajouter aux cercles déjà existants. Enfin, aujourd’hui, nous avons 26 associations comptant 480 membres, le restaurant de la rue Saint-Jacques, 4 cercles et la Maison d’étudiantes de la rue Geoffroy-Saint-Hilaire.
Les associations de lycéennes présentent peut-être une plus grande variété que les associations d’étudiantes. Il est plus difficile de les caractériser toutes par les mêmes mots. Selon que l’Association se trouve dans une ville universitaire ou bien ne peut avoir aucun contact avec les étudiantes, selon l’importance du lycée, selon que l’association fait ou non une place aux anciennes lycéennes, des différences réelles se manifestent. Dans les villes universitaires, les étudiantes s’intéressent aux associations de lycéennes, leur font des causeries, etc., et beaucoup de lycéennes respirent par anticipation l’atmosphère de l’Université. Dans les deux plus grandes associations de lycéennes : Nîmes et Montauban, le besoin s’est fait sentir de former, comme chez les étudiantes, des petits groupes pour les études bibliques, afin d’arriver à plus d’intimité. Les associations isolées dans une petite ville de province, comme Valence, ont de plus grands efforts à faire pour rester dans le courant fédératif. Elles n’ont pour elles ni le voisinage des étudiantes ni le nombre. Leurs progrès sont doublement réjouissants, et elles les attribuent modestement au Congrès. Certaines associations de lycéennes ont une activité sociale intéressante : Montpellier et Nîmes, par des visites régulières à l’hôpital, des promenades pour les orphelins de guerre, une garderie après les heures d’école, sont arrivées à un contact vraiment bienfaisant avec des enfants qui autrement seraient tout à fait abandonnés à eux-mêmes.
En jetant un regard en arrière, sur le passé, il est encourageant de voir les constants progrès faits par nos associations de lycéennes et d’étudiantes dans le sens d’un approfondissement religieux. L’association de Paris, comme d’ailleurs la Fédération tout entière, s’est demandé un moment si elle oserait être nettement chrétienne. Il y a quelque chose de si complètement dépassé dans ce point de vue qu’on en parle maintenant avec un sourire, cela remonte à la nuit des temps dans l’histoire fédérative, et les activités proprement religieuses ont pris de plus en plus une grande place, la place d’honneur, dans notre œuvre. Il est juste de commencer par elles pour décrire le travail des étudiantes.
Dans nos associations d’étudiantes, les conférences sur des sujets religieux sont toujours les mieux suivies, ce qui est dû, non seulement à l’intérêt très vif et très sincère de nos étudiantes pour la vie et la pensée religieuses, mais aussi, il faut le dire, à l’admiration et au respect confiant que nos conférenciers habituels inspirent. Les études bibliques ont été longtemps chez nous l’objet de soins plus consciencieux qu’efficaces. Les sujets abordés étaient trop vastes ou trop maigres, les méthodes employées encourageaient la passivité de tous les membres sauf un, ou elles supposaient des connaissances théologiques absentes, ou elles demandaient une préparation trop absorbante. En se simplifiant et se précisant, nos études bibliques sont devenues plus fécondes, grâce au travail de Mlle de Dietrich, et l’habitude des plans rédigés d’avance s’est heureusement généralisée. Il reste beaucoup à faire pour que tout soit parfait dans ce domaine, les étudiantes sont encore trop inégales dans leur préparation, mais nous sommes arrivées à une confiance, à une intimité dans l’échange qui donnent à l’étude biblique une grande valeur spirituelle. Nos études bibliques se font généralement sans prière, afin de n’éloigner aucune de celles qui veulent apprendre à connaître l’Évangile sans être pour cela de tout cœur avec nous dans la prière. Les cultes, méditations ou moments de prière sont le plus souvent indépendants de toute autre réunion. C’est là que se retrouve le noyau le plus chaud de l’association. L’intense désir de vivre pour l’association tout entière, pour l’Université tout entière ces moments précieux, enlève toute trace d’égoïsme à leur intimité.
Les études sur les missions et l’évangélisation ont été beaucoup plus cultivées à Paris qu’en province. Des champs de mission comme le Congo et Madagascar ont été sérieusement travaillés dans les cercles mixtes (étudiants et étudiantes) organisés par l’association de Paris.
Quant aux études sociales, il faut convenir que dans ce domaine nous n’avons rien fait de sérieux. On a tour à tour abordé des sujets trop connus ou des questions trop complexes ; certaines associations se sont mises courageusement à l’étude de l’économie sociale, dans d’immenses bouquins faits par et pour des spécialistes. Une année, l’association de Paris a décidé de suivre les cours de M. Gide. En somme, l’organisation de véritables cercles d’études a échoué. Les meilleures études ont été faites l’an dernier par l’association de Paris, où l’un des membres, docteur en droit, faisait un petit cours, et par l’association de Montpellier où des sujets de réforme étaient traités par quelques membres, dont une étudiante en droit. C’est sûrement dans cette voie qu’il faut marcher.
Les cercles d’étudiantes que j’ai signalés en commençant répondent pour nos associations à une double préoccupation : préoccupation de conquête, préoccupation de service et de rayonnement. Le besoin de conquête, l’esprit missionnaire n’est autre, quelles que puissent être les déformations subies quelquefois, que le désir généreux de donner aux autres ce qu’on a de meilleur, sa foi. Nos quatre cercles comptent 240 membres dont 130 seulement sont membres des associations chrétiennes d’étudiantes. Les cercles ont leur comité autonome, leur programme d’études et de réunions, leur vie propre, mais le cercle et l’association vivent ensemble sous le même toit, et les cercles nous apportent, pour ainsi dire, notre champ de travail à domicile ; sans eux notre œuvre de conquête se ralentirait misérablement. J’ai dit que nos cercles traduisaient aussi notre besoin de service et de rayonnement. Nous croyons que la vie chrétienne peut s’exprimer, incomplètement sans doute mais d’une façon réelle et profondément bienfaisante, en dehors de toute profession de foi religieuse. Nous croyons qu’une chrétienne peut traduire sa foi en services pratiques, en attentions délicates, en sympathie consolante et réconfortante pour tous ceux qui l’approchent dans l’intimité. Nous croyons que quelque chose de la chaude et libre atmosphère de l’association peut pénétrer dans la vie du cercle pour en faire un foyer accueillant pour toutes, en même temps qu’un terrain de rencontre et d’échange, plus vaste que l’association. Nos cercles comptent des libres-penseuses et des Israélites [juives] qui, sans vouloir faire partie de l’Association, en aiment l’esprit et sont heureuses de collaborer avec elle dans l’œuvre du cercle. Plus nos associations sont fortement religieuses, plus elles doivent être largement humaines dans leur activité.
C’est dans la même pensée et sur la même base que nous avons entrepris, cette année, une œuvre qui nous effrayerait par son ampleur, si nous avions arbitrairement fixé le moment de nous y lancer. Depuis longtemps, depuis toujours, la question du logement des étudiantes nous préoccupe. Les associations chrétiennes d’étudiantes américaines, œuvre sœur de la nôtre aux Etats-Unis, forment une section des YWCA [Young Women Christian Association], et ce sont elles qui vont nous aider à résoudre le problème du logement, rendu plus ardu encore par la guerre. Notre Maison d’étudiantes de Paris s’est ouverte en novembre [1918]. Nous espérons en ouvrir plusieurs autres en province, et Grenoble est déjà au travail pour chercher un local.
Laissez-moi vous faire pénétrer maintenant au cœur même de nos associations, vous dire comment elles se sont efforcées de justifier notre devise : « Faire Christ Roi », dans quelle mesure elles espèrent y être parvenues, ce qu’est notre atmosphère en un mot.
Depuis 1914, les associations ont vécu avec cette pensée que leur Fédération était mutilée. On a beaucoup parlé de l’abîme qui séparait le front de l’arrière. C’était plus facile à faire que d’analyser les effets de la guerre sur le monde de l’arrière, mais c’était moins fécond. Dans cette journée de prière qui nous unit si étroitement, malgré toutes les distances, j’ai le sentiment de m’adresser aux absents de l’armée plus encore qu’aux amis et aux amies qui m’entourent, et je voudrais leur dire quelle grande part leur revient, selon moi, dans les progrès de l’œuvre féminine, part inconsciente sans doute mais réelle, qui doit forger entre nous des liens indissolubles. Venu du front, un souffle d’héroïsme a passé sans cesse sur nos âmes, et nous aurions été bien infidèles aux inspirations qu’il contenait si nous n’avions pas été puissamment stimulées au travail pour l’œuvre qui nous est si chère à tous. Il faut se souvenir de cela pour juger la Fédération féminine, comprendre sa liberté d’action et apprécier le sérieux de sa vie religieuse.
On ne saurait parler de cette vie profonde de nos associations sans évoquer le camp de Mâlons [dans les Cévennes, Gard]. Ce nom seul nous remplit de reconnaissance pour les amis incomparables, M. et Mme Bois, qui ont ouvert leur foyer à nos deux camps d’étudiantes. Tout ce que je voudrais dire de la liberté fraternelle, de la riche variété, de la communion en Christ qui forment la tonalité de nos associations, tout cela se trouve porté à la plus haute puissance au camp de Mâlons. Et Mâlons n’a pas été seulement un moment vécu sur la montagne. Mâlons reste une source de forces et de lumière dans la vie quotidienne de toutes celles qui y ont passé.
L’affectueuse sympathie vis-à-vis les unes des autres et l’unité dans la diversité sont bien les notes dominantes de nos associations. La liberté de nier, d’affirmer, de douter, d’espérer, de penser tout haut en un mot, est poussée très loin chez les étudiantes. Les plus folles hypothèses ne choquent personne, et les plus belles hardiesses trouvent toujours des partisantes. Rien ne saurait être moins conventionnel que nos réunions où on remue les idées avec une désinvolture saine et juvénile qui tient bien l’intelligence en éveil. L’union dans la diversité se traduit parmi nous de plusieurs manières ; elle nous est également précieuse sous son aspect social, intellectuel et religieux. Supprimant toutes les barrières, sans rien sacrifier des diversités réelles qui sont notre grande richesse, cette union crée entre nous une atmosphère dé profonde fraternité dans laquelle les énergies se multiplient an lieu de s’additionner. Et ce qui, dans l’idéal même de la Fédération, éveille peut-être le plus d’enthousiasme chez les étudiantes, est en rapport étroit avec ce que je viens de dire. La Fédération leur apparaît comme une puissance irrésistible vers le bien, le beau, le sublime, vers le Christ. Jeunes, ardentes, hardies, elles vivent tournées vers l’avenir, elles vivent en marche, et la Fédération leur semble être au suprême degré un appel d’En-Haut leur révélant, avant qu’elle puisse être totalement consommée en Dieu, l’unité de tous ses enfants. Venues des milieux sociaux les plus éloignés, des horizons les plus divers de la pensée, de familles et d’Églises différentes, au sein de la Fédération elles se sont reconnues comme les invitées du même foyer paternel, et en chemin elles ont fait connaissance. D’un bord à l’autre, elles se sont tendu la main pour avancer plus vite et entourer de plus près Celui qui les guide, leur Roi.
Le Christ, voilà la grande figure qui les attire. Pour certaines, encore bien troublées, dont toutes les conceptions religieuses sont remises en question, le Christ devient, malgré toutes leurs difficultés intellectuelles, l’objet d’une féconde admiration. « Ce qui m’attire invinciblement vers le Christ, m’écrit l’une d’elles, c’est de sentir en lui un être qui, par une communion parfaite avec Dieu, a maintenu intacte au milieu des luttes, des souffrances, des contingences, de la vie, sa vie morale. Sa personne affirme la réalité du monde spirituel en même temps qu’elle prouve la possibilité d’arriver à cette vie supérieure à laquelle je ne croirais pas beaucoup et même pas du tout si je n’avais d’autre ressource que celle de considérer ma propre vie, ou celle de la plupart des autres hommes… Savoir qu’un être au moins sur la terre a réalisé le bien dans le sens le plus absolu du mot, cela m’encourage fortement à la lutte. » Une autre, sortie depuis moins d’un an de la plus desséchante atmosphère de scepticisme moral aussi bien que religieux, m’écrit : « Cette année a été une année de bien grandes douleurs, de grandes déceptions ; mais cela a été une belle année, la plus belle. Connaître Jésus, comprendre ce que c’est que Noël, se sentir malheureuse et faible, mais se sentir aimée et soutenue par le Christ, avoir confiance en Lui et donner sa vie pour le faire Roi, voilà ce que m’a apporté mon année. » Une autre, depuis longtemps membre fervent de son Église, écrit : « Quelles belles journées vous avez dû passer à Mâlons ! Vous devez en rapporter des forces pour toute l’année. Dieu ne bénira jamais assez ceux qui s’occupent de nous avec tant de bonté et de dévouement. Leur exemple nous fortifie et nous éclaire, et, grâce à eux, notre travail peut porter des fruits durables. Ne trouvez-vous pas que la jeunesse d’à présent est vraiment très belle ? C’est un de mes grands sujets de joie et d’espérance de voir cette poussée vers le Christ. » Sans longs développements, en quelques mots, la même orientation, le même élan se manifestent de tous côtés : « Je me rends compte que je suis bien mauvaise, et je ne vois pas le moment où le Christ pourra vivre en moi. » Ailleurs : « Vous n’avez pas besoin de m’écrire. Je sais bien qu’à chaque instant vous êtes avec moi, je sais bien que nous restons unies dans le même amour pour le Christ, dans le même service pour la Fédération. » Ailleurs encore : « Nous savons bien que la meilleure manière d’être près de vous, c’est de travailler avec vous pour le Christ. » Au moment de fonder une association de lycéennes on m’écrit : « Je suis émue de me trouver à la naissance d’un de ces petits foyers du grand incendie du Christ. » Le Christ toujours !
L’une des lettres que je viens de citer, emploie l’expression : poussée vers le Christ. C’est tout notre programme, notre raison d’être, et c’est la plus pure tradition de cette Fédération que M. Mott a pu décrire sous le titre de « Christian movement ». C’est la personne du Christ qui domine notre œuvre. Comment ne serions-nous pas pleines d’espérance ? ❧
