Catégories
Archive

La fin de Domino

Domino est le nom d’un village de l’île d’Oléron, face à l’Atlantique, en Charente. La Fédé organisait des camps d’été, depuis 1908 aux Mathes-La Palmyre, puis à partir de 1910 à Domino. Ce récit du dernier camp de vacances avant la Première Guerre mondiale est publié par Georges Boissonas dans Le Semeur, en août-septembre 1918. Les combats sont encore très rudes, l’armistice ne sera espéré qu’à partir de fin septembre et signée le 11 novembre 1918. Les « Tablettes d’or » publiées à la fin du mensuel listent les anciens de la Fédé morts au front.


Couverture du mensuel Le Semeur de 1918, n°10.
Couverture du Semeur d’août 1918 où est publié ce récit.

Nous aurions voulu, dans ce numéro d’août-septembre, au moment où commence la cinquième année de la guerre, rappeler en détail ce qu’ont été les derniers jours de notre camp d’étudiants et de lycéens chrétiens à Domino, dans l’île d’Oléron. Un de nos camarades s’était chargé de réunir les documents essentiels et, juste à l’heure où nous devons envoyer le tout à l’impression, il nous écrit qu’il n’est pas parvenu à les rassembler. De ce fait, nous sommes certainement privés de quelques pages qui auraient été du plus vif intérêt. Celles que nous allons mettre sous les yeux de nos amis nous donneront une idée singulièrement émouvante de ce qu’a été, au moment du coup de tonnerre de la mobilisation, la séparation de tous ces jeunes gens qui étaient venus chercher, au bord de la grande mer, le calme nécessaire aux méditations, aux tête-à-tête avec soi-même, aux décisions à prendre devant Dieu.

C’est d’abord une lettre d’Henri Bonnamaux : « Vous me demandez quelques souvenirs sur la fin du camp de Domino. J’ai, en effet, assisté à la majeure partie du camp, après avoir participé à celui des Éclaireurs, à Varangeville, les 13, 14 et 15 juillet 1914 et à la Conférence universelle des sections cadettes d’Unions chrétiennes à Oxford. Mon rapport sur les Éclaireurs avait soulevé, dans le clan allemand, un toilé général, parce que j’y soutenais que le mouvement n’était pas une préparation militaire.

D’Angleterre, je passai rapidement à Paris pour rejoindre Grauss dans l’île d’Oléron, vers le 22 ou le 23 juillet, au début même de la tension diplomatique qui s’aggravait tous les jours et qui devait aboutir au conflit. Au moyen d’un petit appareil de télégraphie sans fil installé par Ledoux, nous parvenions à avoir quelques nouvelles que les journaux complétaient le jour suivant.

L’approche du conflit que l’on sentait dans l’air a donné tout de suite au camp une gravité particulière qui est venue hâter l’assimilation des nouveaux. Celle-ci avait été assez difficile au début. De 80 campeurs en 1913, nous étions passés à 180 en 1914. Les anciens n’étaient pas de trop pour encadrer les jeunes, pleins de bonne volonté, mais qui n’avaient pas encore l’esprit de la Fédération. Aussi n’est-ce pas sans inquiétude que nous avons vu les événements se précipiter. Grauss éprouvait une angoisse particulière à la pensée des déterminations qu’il faudrait prendre d’une heure à l’autre. Nous ne pouvions, sans l’avis des parents, hâter le départ des campeurs. Et pourtant, nous pouvions craindre que notre départ à nous, les aînés, que l’ordre de mobilisation devait toucher tout de suite, ne désorganisât le camp et n’en compromît la fin.

Les événements ont facilité la résolution des difficultés. Au cours de ces heures tragiques, l’évolution des esprits fut rapide. Même chez les plus jeunes, le sentiment des responsabilités fut croissant. Grauss sut prendre assez vite les dispositions nécessaires pour permettre au camp de continuer, en constituant une seconde direction avec Albert Meyer et les plus anciens campeurs comme Beigbeder, Conord, Brettmayer, Bois, etc… Et en même temps, nous ne pouvions croire à la catastrophe. Nos esprits se refusaient à l’inévitable. Pourtant, lorsque l’ordre de mobilisation fut publié, la pensée de ce qui venait s’imposa à tous. Ceux d’entre nous qui devaient partir les premiers : Grauss, Neubert, Lestringant, Cambessédès et moi, après avoir préparé nos malles, nous avions groupé autour de nous les campeurs et nous avions eu avec eux une série de réunions, intimes ou générales, extrêmement poignantes.

Il semblait que la vie du camp fût suspendue. Une angoisse indicible pesait sur nous tous. Les individus éprouvaient un besoin de prier à l’écart dans une rencontre personnelle avec Dieu et de se grouper bien serrés autour de la direction… Vous décrire les heures vécues à ce moment-là, je ne le puis plus : l’horreur de l’agression allemande, nos rêves de paix irrémédiablement compromis, l’anxiété de l’avenir, la douleur de la séparation, ce camp frappé en plein épanouissement, tout cela m’est encore présent, et tous ces souvenirs, en se fondant les uns avec les autres, ne me laissent plus qu’une image heurtée, un sentiment inexprimable et surtout douloureux. Ce que je me rappelle le mieux, c’est le départ pour la petite gare de Chaurre. La majeure partie des campeurs nous avaient accompagnés, qui dans le train, qui sur sa bicyclette, jusqu’au château d’Oléron. Puis, ce furent les minutes passées sur le quai en attendant l’embarquement, l’angoisse de la séparation, ces groupes de jeunes couvrant les quais et accrochés après les bastingages du bateau, les adieux émouvants, l’éloignement progressif de l’ile s’estompant peu à peu dans la brume du matin. Puis ce fut l’arrivée au Chapus [sur le continent] où, déjà, les uniformes se multipliaient, où la mobilisation apparaissait dans sa réalité par les groupes de douaniers en armes. Pour moi, l’impression inoubliable, qui domine tout, c’est celle du reflux des familles de baigneurs vers Paris, l’aspect grave et résolu des hommes, la réserve merveilleuse des femmes entrant toutes droites dans l’épopée. Jamais la France ne m’a paru plus belle que ce jour-là… Mais ceci n’est déjà plus Domino. »

Ces souvenirs de Bonnamaux sont admirablement complétés par les notes qu’Albert Meyer a publiées dans Notre Revue, organe mensuel des lycéens chrétiens français, dans son numéro de novembre 1914 :

« 1ᵉʳ août. — L’affiche ordonnant la mobilisation a été apposée à Domino à six heures du soir. Demain, au petit jour, partiront la direction et, si j’ose dire, ses quatre « bras droits ». Ils passeront leur nuit à faire leurs préparatifs matériels et à mettre leurs idées en ordre. Une vague inquiétude plane sur le camp. Mais quoi, mobilisation n’est pas guerre. La monstrueuse bêtise peut encore être évitée. Si nous prions avec instance le Dieu de paix et d’amour, si tous les chrétiens le font, qui sait si l’élan des forces mauvaises qui travaillent dans le monde ne pourrait être enrayé et le bras des méchants désarmé ? En attendant, notre devoir est, comme toujours, de réagir contre le pessimisme ; et dissimulant nos craintes sous un visage serein, nous prêchons l’espoir à toutes ces pauvres villageoises dont les maris et les fils s’en vont, et qui viennent au camp chercher un peu de réconfort.

Au camp, on est prêt à tout. Dans l’après-midi, M. Grauss a organisé, avec ceux qui sont sûrs de pouvoir rester à Domino, une sorte de gouvernement provisoire qui fonctionnera jusqu’au 17 août, terme normal du camp, plus longtemps s’il en est besoin ; le directeur n’a pas dix-huit ans ; les chefs de service sont plus jeunes encore ; mais ils se montreront des hommes et seront à la hauteur de leur tâche. Leurs aînés peuvent partir sans crainte. À Domino, tout ira bien.

Le soir, au dîner — c’est notre dernier repas en commun — suivant la décision du Conseil des chefs de tente, on nous lit les paroles du service de la Sainte-Cène. L’impression est très forte pour ceux qui ont su se faire une foi personnelle. Ceux qui partent et ceux qui restent se sentent unis de liens plus forts que la mort. C’est au nom du Christ et sous les auspices du Dieu vivant, en esprit et en vérité, que nos âmes communient ; je me prends à penser aux temps troublés et sanglants des premiers chrétiens et à la quiétude intérieure que leur donnait la confiance en Dieu et l’amour pour leurs frères.

Dimanche, 2 août. — Journée d’attente, journée vide, grise et terne. J’ai l’impression d’avoir perdu mon temps. À noter le culte : il était frappant de voir un orateur de dix-huit ans dire des choses si justes à ce public de garçons qui l’écoutait avec un recueillement touchant. Il en sera de même tous les jours jusqu’à la fin.

La vie du camp continue, mais ralentie, assourdie. Moins d’activité et moins de bruit. On cause çà et là, par petits groupes. Dans un coin, on s’exerce à traduire l’Illiade, par habitude. Avec l’insouciance de la jeunesse, deux amis parlent du livre qu’ils publieront un jour sur « L’Histoire de la guerre de 1914 ». Ceux qui ont l’âge de s’engager cherchent à s’organiser pour servir dans le même régiment. Un patriote discute avec un ex-pacifiste convaincu qui commence à hésiter. Mais nombreux sont ceux qui jouent sans arrière-pensée. On est plus grave et plus calme que d’habitude ; mais nul affolement, nulle angoisse. On n’a pas encore bien pris conscience de la catastrophe imminente.

Lundi 3 août. — Matinée quelconque. Temps pluvieux et triste. Culte sur la prière [avec le pasteur d’Oléron, Henri Ginolhac] ; de loin, quelques paysans écoutent. À 11 heures, quelqu’un apporte un journal. Aussitôt le nouveau directeur nous lit les titres des paragraphes, à nous les quatre plus âgés réunis dans son bureau : l’Allemagne déclare la guerre à la Russie ; premières hostilités ; frontière française violée ; douaniers attaqués… Ça y est !… Nous sonnons le rassemblement général. Un étudiant, d’une voix qui tremble un peu, fait une nouvelle lecture du journal, au milieu d’un silence terrible. Une courte allocution ; puis « Prions le Dieu des armées qui nous donnera le courage et la force ! » Les deux cents campeurs tombent à genoux. Beaucoup pleuraient. Tous se sont sentis grandis et fortifiés, tant par leurs ardentes prières que par les cantiques et les chants patriotiques qui s’élevèrent alors.

Tandis qu’un groupe annonce la nouvelle dans le village, je prépare ma valise, entouré d’un cercle d’intimes. Je conserverai toujours la vision des bouches glacées, des yeux largement ouverts, encore humides, de tous ces vieux amis écoutant avidement mes dernières paroles, j’allais dire mes dernières volontés, de la minute du départ et des cent cinquante mains affectueusement serrées à la hâte, des dix kilomètres parcourus à bicyclette au milieu d’une dizaine d’accompagnateurs qui roulaient si près de moi, pour me témoigner leur affection, qu’à chaque instant nous risquions la chute ; j’entends encore, au moment de l’embarquement, tandis qu’ils tombaient successivement dans mes bras pour la suprême accolade, le sifflet du bateau qui démarrait et la voix bourrue du capitaine qui criait : « Allons ! Dépêchons-nous ! Que ça finisse ! » Mais cela n’en finissait pas. Et il me semble que ce n’est pas encore fini… »

Nous aurions voulu donner, par quelques lettres, une idée de ce que fut le retour d’un certain nombre de nos amis. Nous donnerons du moins un fragment d’une belle page de Jean Fontaine-Vive, dont nous avons pu obtenir communication. Avec tous ses camarades de la classe 191 5, notre jeune et héroïque ami n’avait qu’une idée : s’engager. On les renvoya à plus tard. Ils menèrent le camp à sa fin, privé de ses chefs, mais dirigé par la pensée grave des jeunes qui sentaient leur responsabilité de campeurs, en face du monde qui les regardait, dans ce petit village de paysans, qui avaient appris à les estimer et à les aimer depuis plusieurs années. Le départ se fit par groupes. Les Lyonnais partirent le 20 août, et avec eux Jean Fontaine-Vive. Écoutons-le nous raconter ce qui leur advint :

« Nous avons quitté, le cœur navré, notre cher camp, enviant en secret ceux qui le continuaient quelques jours encore, même pour l’abattre, et nous avons, d’un ultime adieu, au tournant de Saint-Georges, embrassé la plaine pâle, marquée de tas de sel. Sur le bateau, la mélancolie s’évanouit. Une saine gaieté qu’assombrissait parfois l’évocation des trop cruelles réalités, et dans l’âme de tous un désir de mieux faire, une commune force pour supporter joyeusement ses propres détresses, pour alléger celles des autres, une telle confiance en Dieu que nous étions vibrants de joie ; bref, le meilleur terrain pour les bonnes semences.

À travers les plaines grasses et les forêts serrées, notre voyage s’est déroulé pendant trois délicieuses journées ; nous avons senti intensément la force des liens qui nous lient au sol de la France ; et les Barbares voudraient le piétiner ! Ah malheur !

Mais, avant d’abandonner la narration de notre randonnée, je voudrais vous en faire vivre la plus radieuse matinée, tache de clair soleil dans notre souvenir à tous. Arrivée à Saincaize [en Bourgogne] à 5 heures, laissant là colis et lectures, nos quatorze campeurs sont partis comme des chèvres, le long des sentiers verts des collines nivernaises. Rien ne pourrait vous décrire l’enchantement divin de cette matinée, rien, pas même la sublime page de Parsifal [un opéra de Richard Wagner]. Les collines couvertes de forêts et de blés s’estompaient dans un bleu délicieusement trouble, la rosée scintillait dans les prés, les haies humides s’émaillaient de baies rouges et les arceaux des arbres nous frôlaient au visage. Puis violant une haie, nous suivîmes la ligne de frênes qui bordait un ruisseau. À cent mètres en arrière, des paysans fauchaient l’avoine jaune ; d’un côté, des troupeaux blancs ei des saules humides, de l’autre, des prés clairs et l’immense forêt d’Apremont ; un toit rouge qui regarde par-dessus la colline, une vache qui meugle au loin, l’eau qui glisse sans bruit. Émus, recueillis devant ce calme harmonieux d’une aurore de guerre, nous courbons notre âme devant Celui qui a voulu faire la terre si belle et les hommes si bons et de nos lèvres monte une ardente prière au Dieu de paix. Puis, invoquant Celui qui tient en ses mains les portes de la mort, nous entonnons sans faiblir : « Jusqu’à la mort, nous te serons fidèles. » Les paysans surpris ont suspendu leur œuvre et, courbés sur leurs râteaux, prêtent au loin l’oreille. Vous qui fauchez le blé, paysans de la terre, ne savez-vous point que nous sommes vôtres aussi, nous qui semons le grain, et emporté, enthousiasmé par ce cadre divin et cette allégorie vivante, je lis et commente la parabole des ouvriers.

Tous, nous avons frémi aux paroles divines, et longtemps encore après qu’Aïwasian a fini le « Notre Père », nous sentons autour de nous flotter un peu de ciel.

J’ai rejoint les paysans, je leur ai dit qui était notre Maître, et ils n’ont pas souri, comme si déjà ils sentaient en leur cœur des pas en marche. Nous avons devisé de la guerre et je leur ai montré que je savais faire les gerbes. Nous nous sommes séparés excellents amis. Puis, saisis d’un désir champêtre, nous avons fait apprêter à la ferme voisine un repas campagnard dont l’abondance n’avait d’égale que la cordialité de l’accueil : omelette géante de 48 œufs, 4 kilos de frites, 4 saladiers pleins, 2 sérés, 10 kilos de poires dont l’hôtesse bourre nos poches de force, le tout arrosé de 5 litres d’un vin exquis. L’hôte, un territorial [ancien soldat réserviste], s’affairant à couper de larges tranches de pain bis, l’hôtesse souriante et fière de notre appétit, quels braves gens ! Et toutes les peines du monde à leur faire accepter dix-huit sous par tête ! » ❧

Carte postale en noir et blanc du camping de Domino, avec 5 tentes. On distingue un drapeau français et un drapeau avec l'acronyme de la Fédé : F.F.A.C.E.
Camp de vacances de Domino de la FFACE.

Pour aller plus loin