Fragment d’une conférence prononcée par M. Charles Wagner devant devant l’Union amicale d’Alsace-Lorraine. Publiée dans Le Semeur pendant la Première Guerre mondiale : Raoul Allier était président de l’Association française des associations chrétiennes d’étudiants.
Dans ce village primitif de paysans et de bûcherons on vivait en une sorte d’indivision religieuse et sociale.
Il y avait trois religions: la religion juive, catholique et protestante. Tout ce monde s’en-tendait très bien. La preuve, la voici :
Le boucher était juif, et tout le monde achetait sa viande chez lui. Lorsqu’on sacrifiait les animaux, le ministre officiant venait d’un petit pays, Struth, pas très loin de là, une espèce de petite Jérusalem. On pouvait y observer toutes sortes de vieilles coutumes, entre autres la fête des tabernacles. On arrangeait des gloriettes devant les maisons avec des branchages verts coupés dans la forêt. Lors donc que le sacrificateur descendait de Struth à Tieffenbach, tous les enfants du village couraient à sa rencontre et dansaient devant lui. C’était affreux de danser devant un homme qui va saigner des bêtes. Mais on trouvait cela très amusant. Du reste, c’était lui qui nous avait enseigné à l’annoncer en chantant devant lui: Der Schächter Kümmt; er isch schun do !
Il existait au village, je la vois encore, une certaine très vieille juive à la peau ratatinée comme une poire séchée. Comme nous avions entendu parler de Notre Seigneur Jésus-Christ et de son supplice parmi le peuple d’Israël, avec cette absence de perspective qui fait que pour l’enfant le temps passé se confond avec le présent, je pensais: lorsqu’on a crucifié Jésus, celle-là sûrement en était !
Les Juifs avaient leur synagogue à Struth. A Tieffenbach, il n’y avait qu’une église: catholiques et protestants fréquentaient la même, à tour de rôle.
Elle n’existe plus. De longues années après, un jour que les cloches sonnaient à toute volée, elles firent écrouler le clocher.
On en prit occasion pour construire deux églises pour les deux confessions, de sorte que chacune maintenant va de son côté. Mais, à ce moment-là, le clocher était encore solide, et il n’y avait qu’une seule église dans laquelle on célébrait tantôt la messe catholique et tantôt l’office protestant.
Le curé s’appelait Rothan. Je le revois encore, c’était un ami de mon père. Tous les deux étaient jardiniers. Il y avait entre eux une espèce d’émulation pour voir, au printemps, lequel aurait le premier radis ou la première tête de salade. Il est vrai qu’ils s’en offraient mutuellement avec une courtoisie parfaite. Ils buvaient ensemble de la bière et fumaient fraternellement de très longues pipes où se rafraîchit la fumée. La bière se servait en de petits cruchons de terre d’une couleur brune dans lesquels, auparavant, il y avait eu de l’eau de Seltz. Les Alsaciens connaissent bien cette espèce de flacons-là.
Au milieu de l’existence simple et patriarcale de ce village, j’ai appris le respect des religions. J’étais, aussitôt qu’il paraissait à la maison, toujours sur les genoux du curé, et dès lors je n’ai jamais eu peur d’une soutane. Depuis cependant, j’ai été d’autant plus frappé du changement qui s’est fait dans la société religieuse et des distances creusées entre les diverses confessions. Je l’ai déploré, parce qu’une des plus belles leçons de choses que puisse donner la religion parmi les concitoyens, c’est que les chefs des différentes confessions se repectent et s’aiment mutuellement. Tout le reste qu’ils font, quand ils ne font pas cela, ne suffit pas. Ils demeurent en somme à côté du sujet, la chose principale n’ayant pas été soignée.
Socialement, c’était la même indivision. Aucune distance. J’étais l’enfant du pasteur, son fils aîné, car il y en avait d’autres après moi. Mais j’étais le chef de la colonne, le seul déjà capable de circuler. Je sortais donc, et tout seul; je vivais dans le village comme si j’étais l’enfant de tout le monde. Il y avait bien à cela un certain nombre d’inconvénients. Mais ces inconvénients, on pourrait les éviter avec quelques précautions. Par contre, il y a de très grands avantages à cette vie, il faut avoir bien soin d’en profiter. Bien que je ne fusse pas capable d’apprécier alors le côté démocratique, fraternel, de ces mœurs, je suis heureux d’y avoir grandi et de me sentir des racines très profondes plongeant jusqu’au vieux sol populaire de notre chère Alsace.
Charles Wagner
