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Sous la tente

Page de garde de Sous la tente. Locution latine mens sana in corpore sano, un esprit saint dans un corps saint.

Ce livret décrit, comme l’indique le sous-titre, le « camps de vacances de la Fédération française des étudiants chrétiens », c’est-à-dire le camp d’été de la Fédé (FFACE) à Domino sur l’île d’Oléron.

Il est publié en 1911 à l’initiative du pasteur Édouard Maury, (1858-1914) et est coécrit avec Charles Grauss (1881-1918), secrétaire général de la Fédé de 1906 à sa mort durant la Première Guerre mondiale. Édouard Maury avait obtenu une petite fortune grâce à son mariage avec Sophie Monnerat, fille de Jules Monnerat, le repreneur de la firme Nestlé, et offre des tentes pour Domino.

Les illustrations, de style art déco, sont de François-Louis Schmied (1873-1941). Le livret de 45 pages est imprimé en 1 025 exemplaires par l’éditeur protestant Berger-Levrault à Nancy. Retranscription réalisée à partir d’un exemplaire dans nos archives.


Illustration page V

Avant-propos

Un campement pour de jeunes garçons en vacances ? Mais c’est l’idéal : leur révéler les joies de la vie dans la nature ; leur apprendre à se suffire à soi-même, loin de la ville, loin des hôtels, c’est parfait : rapprocher des caractères différents, des individualités qui s’évitent parfois, mais c’est une idée à encourager ! Un campement chrétien ? C’est mieux encore… à moins que ce ne soit dangereux ; car, avec ces jeunes intelligences, ces esprits facilement indépendants, frondeurs parfois, la note religieuse est délicate à manier. Saura-t-on, dans ces groupes, pratiquer l’esprit vraiment chrétien, l’esprit chrétien et viril ? Il vaut la peine de s’en assurer, car, dans ce cas, il faudrait nous hâter d’encourager cette entreprise.

Ainsi méditait un vieux monsieur à l’esprit plutôt critique, dit-on. Et le voici consultant l’indicateur de l’État : Hum ! arriver dans l’île d’Oléron ? Supposons qu’il n’y ait ni retard, ni grève, ni accident : j’arriverai à La Rochelle ; on y trouve un bateau… quand c’est l’heure de la marée, et dans l’île, pour arriver à Domino, on parle d’un chemin de fer ? Ici le vieux monsieur se perdit dans les cartes géographiques, dans les horaires et indicateurs de tout genre. Tant pis, se dit-il ; je ne puis pas prévenir ces campeurs de mon arrivée : tant mieux, les surprenant, je me rendrai mieux compte. Et le voici sac au dos, comme un jeune en tournée de vacances.

Il y eut des retards, il y eut une bonne traversée, et dans l’île d’Oléron ce fut le tram tranquille de ce pays sans frontière : un wagon et des fourgons, où l’on se case tant mal que bien. L’employé, gentiment, fait arrêter le train au plus près de Domino. Un kilomètre à pied sur la route ensoleillée, et voici les maisonnettes du village, éblouissantes de blancheur. Chaque année nous blanchissons, explique un paysan.

— Mais le campement, où donc est-il ?
— Traversez le village, vous le trouverez au pied de la dune.

Et brusquement, dans un enclos, voici les tentes. DÉFENSE D’ENTRER, lit-on sur la porte. Entrons donc, se dit notre voyageur. Mais le camp est désert. La toile de cette tente vient de bouger cependant ! Il s’approche et découvre un jeune homme vaquant aux travaux d’intérieur.

— Pourriez-vous me dire où je trouverai les campeurs ?
— Sur la dune, Monsieur, je vais vous y conduire.

Il y a quelque gêne. Quel est donc cet intrus, se dit évidemment le garçon. Il passe le premier, franchissant les broussailles, glissant sur le sable de la dune, s’engageant sous les pins qui masquent l’horizon de la mer. Les voici… chut ! ils dorment, étendus sur la mousse. Vite un cliché ! Mais non : l’un d’eux s’éveille et se frotte les yeux. Il perçoit un étranger qui rit, et se lève brusquement. Les autres, tout ahuris, ne savent ce qui survient et, pressentant un inspecteur, prennent la sage attitude du lycéen un jour de colle. Affaire d’habitude, souvenir de classe. On répond à l’appel… mais l’on s’est déjà ressaisi, et chacun se présente, disant avec son nom, son surnom dans le camp, tandis que le proviseur, M. Grauss, énumère les qualités de chacun ; celui-ci, excellent nageur ; cet autre, sauteur émérite ; ce grand, c’est notre poète. Mais où donc est le « curaillon » ? Il se cache, trop modeste ; c’est un cuisinier d’avenir, il accroche toujours le rabiautEt voici notre domaine, tous s’élancent, le vieux monsieur obligé de courir comme les autres ! Obligé ? mais non ; il rajeunit, et c’est la joie profonde de revivre la vie d’autrefois, d’oublier tout souci, retrouvant les chansons d’étudiant, les plaisanteries de bon aloi ; de se battre avec les pommes de pin, de rouler en bas de la dune et de se jeter à l’eau.

On prétend que, pour faire connaissance, rien ne vaut un voyage en commun. À l’imprévu de chaque étape, aux épreuves de tout genre, les qualités et les défauts se manifestent vite, et l’art de cacher devient bien difficile. Une baignade avec les campeurs sur la plage déserte, c’est une autre façon d’examiner les caractères, de classer les individus : voici l’homme à principes, il a des mouvements prévus par la Faculté, l’assouplissement préalable, tel muscle à fortifier, etc… Ici, c’est un craintif que les autres encouragent. Plus loin, l’enfant terrible aux vêtements jetés en désordre sur le sable. Quelle jeunesse ! quel naturel ! Mais quel est donc celui-ci, qui paraît à tel point convaincu de sa supériorité ? Ce n’est pas un visage de campeur, il est seul à vanter ses prouesses. Ah ! tout va bien, c’est « le baigneur ». Et, rassuré, le vieux monsieur plonge à son tour, heureux de constater qu’il ne risque rien pour sa dignité. Maintenant il est campeur comme les autres, et du plus petit jusqu’au plus grand de ses nouveaux camarades, c’est le même entrain, la même liberté, sans un mot dissonant, sans trace de vulgaire.

La promenade après le bain, et bientôt un appel : c’est l’heure du dîner.

Ici, le problème se complique. Le confort laisse à désirer : une longue table dans un hangar, des planches en guise de chaises. Comme théières, des arrosoirs. Point de domestique. Hélas ! pas de maîtresse de maison. On s’en aperçoit quelque peu ; mais, à la guerre comme à la guerre ! Saluons les macaronis que nous apportent les campeurs de service aujourd’hui. Les assiettes circulent, les rires vont bon train et l’accord continue. Égalité parfaite ; personne pour critiquer la viande trop salée, le riz qui revient bien souvent. Personne pour s’inquiéter du bon vin dont on honore le visiteur. Et celui-ci n’en revient pas : il médite tranquillement, et comme soudain un cri s’élève, lui demandant un laïus, il ne peut que s’écrier :

« Campeurs, mes amis, quelle chance vous avez ! j’admire vos estomacs, votre jeunesse ; mais ce que j ’admire plus encore, c’est votre entrain, c’est votre gaieté. Vous m’avez tout l’air d’avoir trouvé à Domino la solution d’un problème bien sérieux, d’un problème plus dur à résoudre que ceux du baccalauréat ; celui, tout simplement, du problème de la vie : vous vous entendez à merveille les uns les autres. Tout à l’heure, je surprenais l’un de vous recousant la culotte d’un camarade incliné devant lui. Vous vous supportez, vous vous aidez mutuellement, ce qui n’arrive pas toujours dans la vie. Gardez ce secret, appliquez-le toujours. Vive le campement qui vous instruit si bien »

La nuit venue, tous s’étaient réunis sous les pins qui couronnent la dune. La brise de mer, par moment, chantait entre les branches. L’immensité était tout près et, tout naturellement, comme culte du soir, une prière monta vers le ciel. C’était simple, mais c’était vrai, et la poignée de main qui suivit disait au cœur : voici notre secret, le secret de notre camp.

Couché sous la tente, avec les campeurs bordelais, le vieux monsieur ne dormait pas. Ronflement du voisin, lazzi surgissant brusquement, les longs rires étouffés, le tenaient éveillé, et, résumant ses impressions : Il faut, se disait-il, encourager ces campements, les faire connaître, les seconder : c’est une institution profondément utile qui doit se développer. Allons-y d’une brochure, et d’une brochure jolie. La conscience tranquille, il s’endormit enfin, rêvant de beaux dessins, de belles couleurs, et de jeunes gens toujours heureux. ❧

Édouard Maury

Illustration, page IX

Pour aller plus loin

  • Suite du livret, par Charles Grauss et le témoignage des étudiants : Les camps de vacances.
  • Dans Le Semeur, le récit du dernier camp avant la Première Guerre mondiale : La Fin de Domino