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Les camps de vacances

Suite du livret Sous la tente, présentant en 1911 le camp de la Fédé au village de Domino, sur l’île d’Oléron. Récit de Charles Grauss et témoignage des étudiants protestants.


Ce qu’est un « Camp de vacances »

L’enthousiasme est la marque distinctive du génie français. Le susciter ou le fortifier au cœur des jeunes générations, c’est assurer, en partie, l’avenir moral de la France.

La santé physique, la droiture du cœur, la foi dans la vie en sont les conditions essentielles. Or, elles sont très compromises. La jeunesse studieuse, en effet, est menacée. Elle est atteinte dans ses énergies physiques par le régime anémiant des études ; sa conscience est ébranlée par l’utilitarisme et le terre-à-terre de l’enseignement moral ; le culte du « fait », les théories tueuse de libertés et de responsabilités ont atrophié son âme. Elle ose à peine regarder devant elle, elle a peur de la vie. Elle craint la mort. Elle recule devant l’effort soutenu. Elle redoute « d’être ».

Les éducateurs ont décrit à l’envi les défaillances du caractère, les statisticiens ont dressé des bilans terrifiants, quelques-uns ont essayé d’agir, plutôt de réagir. Ils ont entrepris d’aider la jeunesse actuelle des écoles à remonter la pente, de lui redonner les énergies perdues, de lui rendre le contact avec l’humanité et l’espérance dans la vie.

C’est précisément de l’une de ces tentatives que nous voudrions parler ici en toute simplicité et en toute vérité. Elle présente l’originalité d’une œuvre tentée par des jeunes pour des jeunes. Elle prouve mieux que toutes les théories ce que peuvent l’ardeur juvénile et la puissance de l’exemple. Depuis plusieurs années, la Fédération française des Étudiants chrétiens a organisé dans différents coins de la France des camps de vacances pour lycéens. Des étudiants de bonne volonté se réunissent dans un endroit aussi pittoresque et isolé que possible, avec quelques lycéens et là, durant deux ou trois semaines, vivent d’une vie simple, vraie et fraternelle. Le camp de vacances pourrait se définir en une école d’harmonie au sens le plus élevé du mot, car c’est à mettre de l’harmonie en eux et autour d’eux qu’aboutit, en fin de compte, l’effort des campeurs.

Par la vie en plein air, sous la tente, par les exercices physiques et les jeux énergiques, les bains et les promenades, une nourriture simple et saine, un repos suffisant, l’harmonie s’établit entre les facultés du corps et de l’esprit.

Obligés de faire le service du camp à tour de rôle, d’assurer la cuisine, le nettoyage, l’approvisionnement, les campeurs sont réciproquement les serviteurs les uns des autres. Ils apprennent ainsi de la façon la plus naturelle les conditions de la vie de société, la vraie discipline, la cordialité et la sincérité dans les rapports d’homme à homme, l’entr’aide mutuelle, les concessions nécessaires, et l’harmonie sociale ne tarde pas à naître et à se développer. Dans le recueillement de la nature, en face de l’immensité de l’Océan, de l’infini du ciel étoilé ou de la grandeur imposante des montagnes, l’homme prend conscience de ce qu’il est. Il est contraint de se chercher lui-même. Pour peu qu’il ait le moindre sentiment, la solennité et la sérénité des choses, éparses partout autour de lui, le pénètrent, qu’il le veuille ou non. Il avance d’émerveillement en émerveillement. Du matin au soir, ses yeux ne voient que beautés ; teintes délicates de l’aurore et splendeurs du couchant, éclat du jour et silence des nuits, tout est beau, tout est vrai… La nature, par ses multiples voix, lui parle une langue qu’il finit par comprendre. Le grondement sans fin des vagues, les chuchotements de la forêt, la vue des arbres qui vivent leur vie, tout lui dit et lui redit l’effort inlassable, la patience et la paix. Son esprit, que ne troublent plus les bruits de notre civilisation affolée, part à la découverte du monde mystérieux qui le porte et, dans l’harmonie universelle dont il se sent une partie, il trouve sa place.

Mais pour bons que soient tous ces moyens : exercices physiques, vie en société, vie près de la nature, ils seraient pourtant incapables à eux seuls de former un homme ayant, ancrée au cœur, la volonté de vivre une vie haute et pleine, et c’est ici qu’intervient le rôle des étudiants qui ont accepté de consacrer une partie de leurs vacances, pour communiquer leur enthousiasme et le meilleur de leur âme à leurs amis lycéens.

Tout ce qui précède constitue le cadre du camp ; il faut maintenant lui donner un esprit. Chaque jour a lieu une méditation matinale. Elle a pour but de mettre les campeurs en face du problème de leur destinée et d’éveiller leur esprit aux grandes réalités de la vie morale et religieuse. Elle est traitée dans un sens pratique, approprié à la vie des lycéens. Précédée de la lecture des meilleures pages de la Bible, et des passages d’œuvres morales ou religieuses de penseurs contemporains, elle est suivie d’une libre discussion. Comme il n’y a là aucune personne vénérable par son grand âge, son savoir ou sa position, les campeurs n’éprouvent nulle gêne à se communiquer leurs impressions et ils le font souvent avec une belle ardeur.

Le soir, avant de se coucher, une autre réunion est organisée, mais il s’agit seulement de parler à bâtons rompus de questions diverses. On y parle des études, des examens, on échange ses observations, et surtout on laisse monter dans la nuit calme des chants et des cantiques.

Si l’on peut contester et discuter la valeur de cette méthode d’éducation mutuelle, on ne peut en nier les résultats. Nous pouvons affirmer qu’il n’est pas un campeur qui, d’une façon plus ou moins profonde, n’ait vu sa vie modifiée par un séjour au camp. Des lettres de parents et des aveux de lycéens en témoigneraient abondamment, si la crainte de publier des choses d’un caractère souvent intime ne nous retenait.

On comprend qu’au bout de trois semaines, ces entretiens et ces méditations intimes laissent, dans l’esprit des campeurs, une trace d’autant plus profonde que rien n’a été forcé, que tout, au contraire, a été fait d’une façon naturelle et virile. Le lycéen a appris à se mettre joyeusement à l’école des plus nobles esprits de l’humanité, il a mis son âme à l’unisson de celle des maîtres de l’âme. Il communie réellement avec l’esprit des prophètes, du Christ, des apôtres. A leur suite, il entre en rapport réel et efficace avec Dieu, le Dieu de la conscience et le Maître de l’Univers. Sa religion dévient une religion intelligente, libre, joyeuse, personnelle et profonde. Il arrive ainsi à la suprême harmonie. Fils de l’esprit moderne, il est aussi fils de l’Esprit éternel. ❧

Charles Grauss
Secrétaire de la Fédération française des Étudiants chrétiens.

Illustration page 7

Le camp de Domino

Le récit de la vie d’un de nos camps sera plus suggestif que la plus savante dissertation. Huit camps, ayant groupé une centaine de campeurs, ont été organisés par la Fédération des Étudiants chrétiens au cours de l’année scolaire 1909- 1910.

1. Camp de Pâques. Château Leenhardt, au Grau-du-Roi (Gard).
2. Camp des Vosges, à Moussey (vallée de Senones) (dans une ferme).
3. Camp de la Méditerranée, à Port-d’Alon, Saint-Cyr (Var) (sous la tente).
4. & 5. Deux camps dans les Cévennes, à Gourdouze (sous la tente).
6. Camp des Ardennes (dans une ferme, à la frontière belge).
7. Camp de septembre, au Mazel près Florac (sous la tente).
8. Camp de l’Océan à Domino, île d’Oléron (sous la tente).

Nous ne donnons ici que la description du camp de l’Océan, parce qu’il est le camp type le plus développé et le mieux agencé. La narration est faite de coupures prises dans des lettres et notes de campeurs. Elle permettra aux parents, aux éducateurs et aux campeurs de l’avenir, de se rendre un compte exact d’une tentative, dont peut-être ils voudront profiter, et aux bénéfices de laquelle nous serons toujours heureux de les admettre.

Illustration page XI
Illustration page 9

L’organisation

Le camp est dans le village de Domino, mais il touche à la forêt. Il est installé dans une vaste cour : là sont dressées trois tentes pour nous coucher et la tente directoriale, le bureau de l’administration en somme.

Un hangar nous sert de lavabos, de plus nous avons une cuisine et une salle à manger.

Nous couchons sur la paille : tu ne le croiras peut-être pas, mais on est aussi bien que dans un lit : la couche de paille est suffisamment épaisse, isolée de la terre par une bâche absolument imperméable. Dans notre tente, celle de Bordeaux, nous sommes sept, la seconde tente , c’est La Rochelle, la troisième, c’est tout le reste : il y a des Parisiens, un Versaillais, etc.

La toilette se fait en plein air. On peut prendre des douches (quelques seaux d’eau que les campeurs se versent mutuellement sur le dos) très recommandées par le service hygiénique… moins peut-être par le directeur du service des eaux, chargé de remplir les seaux. On peut également prendre des bains, tous les jours ; la plage est à nous ! On se déshabille en plein air, sans autre crainte que celle des indiscrétions des campeurs photographes. On se fait rouler par les vagues sous l’œil vigilant du maître baigneur.

Que demander de plus ? Et pourtant à Domino il y a plus encore. Nous avons un merveilleux cabinet de toilette (petit hangar ouvert de deux côtés et s’appuyant à notre « salle à manger ») avec des cuvettes en fer, convenablement placées sur des planches fixées aux murs.

Nous dormons tous parfaitement, sauf quand il arrive des accidents : ainsi, une nuit d’orage et de pluie torrentielle notre tente s’est abattue sur nous : mais nous avons pris cela en riant de bon cœur.

Nous sommes vingt campeurs : chacun a son ouvrage ; chaque jour trois d’entre nous sont désignés pour s’occuper des tentes, deux pour nettoyer, balayer le campement, deux autres à la cuisine : ils lavent la vaisselle , épluchent les légumes : c’est la corvée la plus dure. En dehors de ces corvées, chacun d’entre nous a une occupation. X… est le secrétaire, c’est lui qui tient la caisse ; Y… s’occupe de l’intendance (il a le blanchissage du linge) ; Z… s’occupe des eaux et bois, moi, des jeux pendant la journée ; il y a un lampiste, un autre est préposé au service postal, etc. Voilà pour l’organisation.

(Extrait d’une lettre.)

Programme général

Le matin, nous nous levons en général d’assez bonne heure, tout le monde va jouer au foot-ball ; on revient se laver et déjeuner, puis on va faire le culte sur la dune. Il n’y a rien de plus agréable que ce culte en plein air : on ne peut se figurer l’impression profonde qui en reste.

Nous sommes libres ainsi, et le reste de la journée est à nous. Nous ne perdons pas une minute ; nous sommes toujours dehors, sauf quand le temps est par trop mauvais. Nous jouons dans la forêt, sur la plage, où nous allons nous baigner . Après le dîner, nous sommes en général assez fatigués, et nous finissons la journée soit sur la plage, soit sur la dune. Ce programme subit chaque jour des modifications ; nous allons souvent à la pêche à la senne. Nous allons faire des promenades à pied : une des promenades célèbres dans l’histoire des camps, est celle faite au phare du Chassiron d’où l’on a une vue superbe sur l’île d’Oléron, sur l’île de Ré et sur la côte continentale.

(Extrait de Notre Revue.)

L’esprit du camp

La simplicité et la liberté dont on jouit au camp, venant après le mois de juillet fertile en examens, après la contrainte du lycée, frappent le nouveau venu.

Les gens de l’endroit, tout d’abord surpris et quelque peu méfiants, se montrent bientôt intéressés et sympathiques. Aussi, les campeurs vont-ils, libres de remuer à leur guise, sans crainte de se déchirer, restant continuellement au grand air, sans aucun souci de toilette ; la suprême élégance c’est le pyjama !

Durant toute la journée, ce ne sont que rires et chants : Quel est le campeur qui ne connaît pas le chant du « chameau » ? Chacun supporte allègrement les taquineries : tel, le sympathique campeur qui, un soir, remua dans sa paille jusqu’à onze heures ; il travaillait dans l’obscurité pour ne pas montrer aux autres sa mésaventure, à remettre en état son sac, cousu dans la journée par un malicieux voisin. Tels encore les paresseux, que « la direction », une lanière symbolique à la main, était obligée de tirer de la paille.

Les cultes

Mais s’amuser mieux qu’ailleurs n’est pas l’unique privilège du camp ; il en est un autre plus grand encore : c’est le culte. Sans lui, on ne comprendrait pas d’où provient l’unité du camp, l’harmonie qui règne entre les campeurs, qui, quelques jours auparavant, ne connaissaient pas la moitié de leurs compagnons de paille. Cette harmonie résulte de notre amitié et de notre confiance réciproque. Chaque jour nous avons prié ensemble. Le culte du matin sur la dune, au milieu des pins, les cantiques du soir accompagnés du monotone grondement de la mer infinie, et, sous les tentes, avant de s’endormir, la prière qui fait comme par enchantement succéder le silence à l’activité bruyante de la journée, tout cela produit sur les âmes une profonde impression . A ce moment-là, on se sent plus près de Celui que l’on veut servir chaque jour davantage ; c’est alors qu’on se sent une force, que l’on cause longuement des Associations, et que l’on voit l’idéal se préciser et devenir toujours plus beau.

À propos de ces mêmes cultes, un autre campeur écrit :
Les cultes que nous faisions sur la plus haute dune, les discussions auxquelles nous prenions part après la lecture d’un chapitre de Warnery ou d’une méditation de M. Couve, ou encore, — et cela se faisait le soir, — après un exposé fait par l’un de nous sur un sujet préparé à l’avance ; ces cantiques que nous chantions ensemble le matin, pendant le culte, et surtout ceux que nous chantions le soir, dans la forêt ou sur la côte, à l’heure où le ciel et les flots semblent se confondre, alors que Domino s’était endormi et qu’à des intervalles réguliers les traînées lumineuses du phare de Chassiron balayaient le ciel sombre ; enfin, après le culte, ces prières, faites tout bas pendant quelques minutes de recueillement général ou à voix haute dans tes tentes, le soir, avant de s’endormir, c’était bien, si vous le voulez, un aperçu de la vie soldatesque, mais dans un but différent : « Aimez-vous les uns les autres », telle était notre maxime. Tout nous unissait et contribuait à nous faire devenir l’un pour l’autre, non des amis d’un jour, mais des amis pour toujours, ayant les mêmes élans, la même aspiration vers l’Éternel.

(Extrait de l’Espérance.)

Les repas

Pour prendre nos repas nous nous réunissions dans un grand hangar fermé, avec, comme ameublement, des planches clouées sur d’énormes bûches, en guise de table, et des bancs de même composition.

La cuisine était faite par une cuisinière experte, que nous aidions. Nous allions aux provisions, nous épluchions les légumes, vidions les poissons et… lavions la vaisselle. Cette dernière activité était la moins aimée.

Par équipes nous servions à table et il fallait entendre le bruit des mâchoires, il fallait voir le spectacle des assiettes défilant devant la place du chef de table pour se faire remplir. Les jours de frites et de crème au chocolat, c’était la cohue !

Les jeux

La page 20

Les exercices physiques commençaient le matin, avant même le petit déjeuner, par une partie de foot-ball dans une clairière voisine.

L’après -midi, après une bonne sieste dans la forêt, nous aimions assez faire une ou deux par ties de baguette ; le camp des assiégés était naturellement une des plus hautes dunes : cinq ou six d’entre nous la gardaient, le rôle des assiégeants étant d’y entrer et d’y mettre, sans se faire prendre, un petit bout de bois, la baguette, confiée secrètement à l’un d’eux : celui-là avait le rôle principal, car de lui dépendait la partie : les autres ne faisaient que diversion ; mais la dune sur trois côtés au moins était très escarpée et d’un abord difficile, aucun buisson ne cachant ceux qui montaient. Aussi, malgré toutes les tactiques, les ruses et les détours, le camp assailli était-il généralement vainqueur.

Mais sans contredit, nos deux grands exercices, ceux que nous aimions le plus, étaient la pêche à la senne et les bains. Oh ! ces pêches ! Quel amusement de s’avancer progressivement dans l’eau en tenant le filet, de le ramener à la côte en arc de cercle et de le tirer le plus vite possible sur le sable ! Quelle joie de voir les poissons (surtout de la friture et des soles) se débattre dans ses mailles et frétiller dans nos mains !

Les grands jours, celui où nous reçûmes les Unions Chrétiennes de La Rochelle, ou celui où l’Union Chrétienne de l’île et les habitants des villages environnants vinrent au camp, outre la comédie Maison à vendre, jouée par les campeurs de Bordeaux et les monologues récités par ceux de La Rochelle, outre les chants nègres et les duos flûte et violon (campeurs de Paris) et les discours, nous avions voulu étonner nos visiteurs par quelques jeux bien choisis, le saut et les « saucisses », ce dernier consistant à rouler le long d’une pente et à arriver le premier en bas. Cela fut très applaudi par les 450 ou 500 personnes étagées sur la dune comme sur un immense amphithéâtre.

Un jour, l’avant-dernier, un marchand de confettis passa dans le village et vint nous offrir ses sacs. « Diversité ne nuit pas », dit, je crois, un proverbe ; aussi, après une courte délibération, il fut décidé de lui acheter sept sacs et d’organiser un rallye-paper qui dura toute la journée.

(Extrait de l’Espérance.)

La page 23

Les différents narrateurs résument ainsi leurs impressions :
Nous avons eu une véritable joie à revivre tous ces souvenirs si doux ; nous avons été heureux d’avoir à parler ainsi du camp de vacances. Tout ce que nous avons dit est notre conviction sincère ; tout ce que nous avons raconté, nous l’avons vécu.

Nous avons acquis des forces morales et nous voulons les conserver et les augmenter. Et, pour montrer notre reconnaissance du bien que nous nous sommes fait au camp, nous voulons y revenir l’an prochain, et y amener des camarades. ❧